• Jeunesse volée

     

    Anna pleure en silence dans sa voiture. Elle vient de lire l’interview de son frère réclamant l’amnistie de tous les anciens terroristes italiens. Anna n’a plus vu Marco depuis son exil il y a vingt ans. Aucune nouvelle, aucun coup de fil,rien. L'article signe un retour fracassant. En 1982, il exécutait un juge et se réfugiait en France, hospitalière à l’égard des terroristes, pourvu qu’ils renoncent à la violence et changent de vie (doctrine Mitterrand de 1985). Chirac supprime cette faveur en 2002.

                                                                        Après La Guerre : Affiche       

    L’assassinat d’un professeur d’université cette année-là à Bologne foudroie la famille repliée dans le silence en Italie. Un groupuscule revendique l’attentat au nom de Marco. Le passé revient au galop. La police italienne interroge la mère et la sœur sur les liens subsistants avec Marco. Aucun, répond la mère. Elle ajoute que la politique ne l’intéresse pas. La police renonce. Anna est mariée à un magistrat en lice pour la charge de procureur général. Elle est professeur de langues classiques. Le proviseur lui demande de prendre congé trois mois, le temps que ça se tasse. Les parents, choqués par l’article, menacent de retirer leurs enfants de l’école. Anna obtempère sans mot dire. Elle a besoin de faire le point, écrasée par l’omerta  de sa mère sur la page noire de l’album familial. Elle a perdu un autre frère, qui avait suivi Marco dans sa lutte violente.

                                                   Après La Guerre : Photo Barbora Bobulova

    L’onde de choc est plus forte encore à Paris. Marco a peur d’être extradé. Il est condamné à la prison à perpétuité s’il rentre au pays. Il fuit l’extradition, se planque dans les landes en attendant d’émigrer au Nicaragua, seul pays qui lui accorde l’asile. Il arrache sa fille de seize ans à ses études, à son club de volley, à ses amis. Le père aux abois prend littéralement Viola en otage, lui vole son adolescence au nom de sa sécurité personnelle. Ses convictions restent inébranlables. Viola découvre un père assassin, à la pensée rigide, qui ne regrette rien. Il le dit à la journaliste venue l’interviewer.

    - Vous n’éprouvez aucune pitié pour la victime après toutes ces années ?

    - C’était la guerre, il y a eu des pertes des deux côtés.

    - Et vous n’avez jamais pensé à l’enfant de huit ans qui accompagnait son père tué ce jour-là ?

    - …

                                             Après La Guerre : Photo Charlotte Cétaire, Giuseppe Battiston

    Viola écoute l’entrevue derrière la porte. Elle tombe des nues. Son père ne lui explique rien. Il préfère se noyer dans l’alcool et clamer sa haine des repentis, « tous des lâches ». Viola le ramasse à la petite cuillère et l’assure de son soutien. Mais elle veut acheter un nouveau pantalon, ce qui irrite son père occupé à négocier de faux passeports. Le passé intéresse peu la jeune génération à Paris ou à Bologne, à moins qu’elle ne soit concernée de près. La petite fille d’Anna découvre que sa maman a un frère. Elle pose des questions précises autour de la tablée familiale. La mère et le mari d’Anna font les grands yeux. La sœur de Marco n’en a cure, elle brise la loi du silence. Elle remet du mouvement dans ce qui état figé. Elle a aussi appris l’existence de Viola, sa nièce. Son mari retire sa candidature au poste de  procureur général ; le conflit d’intérêt est patent.

    Quel premier film magistral ! Annarita Zambrano a tourné en lumière naturelle un drame familial parfaitement maîtrisé sur un sujet hautement politique. Cette enfant des années de plomb aborde avec sobriété la question du repentir et du pardon. Après la guerre, 21 mars) c’est toujours la tourmente. Impossible d’oublier, de se taire. Des émules terroristes réveillent des blessures anciennes que L’Italie n’a jamais vraiment cicatrisées. La jeune cinéaste rouvre le dossier des années meurtrières (400 morts et 15.000 attentats en Italie sur la période 1969-88) avec une grande économie de moyens, préférant la petite histoire à la grande, l’humanité à la politique, l’introspection à la démonstration.

    Chapeau ! « Et quelle belle lumière, s’est extasié mon ami photographe, enchanté d’avoir vu un beau film, qui nourrit l’esprit.»  

    Vivement le prochain jet d’une pousse prometteuse.

     

     

     

     

     

     

     


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