• Jeunes abymés

     

                                                               

    J’ai attendu d’être d’excellente humeur, d’avoir un moral d’acier avant de voir Nocturama sorti le 31 août en France et le 7 septembre en Belgique. J’étais tristounet après la trop longue projection, gavé du coup de force consternant d’une bande de terroristes âgés de quinze à vingt-cinq ans. Ma tristesse a disparu très vite, déjà diluée durant un final assassin.Le dernier quart d’heure assorti d’un message sous-jacent sur le terrorisme d’état désamorce la tension magistrale installée dès les premières images.

    Du virtuel au réel et retour au virtuel, ce va-et-vient caractérise une jeunesse désorientée, incapable de se forger une identité dans une société aux mots d'ordre sempiternels : profitabilité, performance et individualisme.

                                                     «Je ne pensais pas que j’étais capable de faire ça », dit un des incendiaires.

    Ils font n’importe quoi pour exister et donner du sens à un monde insensé. Dix filles et garçons des banlieues et des quartiers chics de Paris se rassemblent pour exploser le système. Ce projet nihiliste les unit plus que des affinités personnelles. Virtuel sur papier, leur plan d’attentats synchronisés, est exécuté réellement, censé ne faire aucune victime. Évidemment, ça dérape un peu. Un comparse manque à l’appel dans la planque logée au sein d’un grand magasin huppé, édifié sur plusieurs étages, reliés par des escaliers en colimaçon. Qu’il est tortueux le chemin vers soi. Que de portes poussées, que d’enfilades de couloirs, que d’impasses.

    Cloîtrée dans cette cathédrale de la consommation, la bande pille les rayons, succombe à la tentation du luxe, enfile chemisiers et costumes de marques, savoure un bain chaud moussant ou pare sa belle d’un collier en diamant. Les petits gars ont beau faire sauter la banque, ils ont sacrément envie de goûter au paradis scandé par la publicité. Bertrand Bonello ne masque rien des marques visibles partout. Il bat le record de placements de produits au cinéma. Insidieux consumérisme.

    Et donc, une nuit à tenir avant de regagner les pénates confortables. Dix heures dans un silence de plomb. Flippant. Les terroristes en herbe sont coupés du monde, privés de réseau (x) dans l’immeuble insonorisé. Ils se résignent à illuminer le mur d’écrans télé géants. Ils assistent en boucle, hébétés et incrédules, au fracas mis à l’antenne, fruit de leur conspiration. Et puis, plus d’images…

    L’angoisse monte quand les environnements 24/7 (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) dépossèdent les citoyens de leur temps.

    Jonathan Crary évente finement  les stratégies du tout connecté, tout le temps, visant à «nous rendre incapables d’éprouver des états de rêve éveillé ou de pratiquer cette sorte d’introspection discrète qui nous gagne dans des plages de temps lentes ou vides. » (24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil, La découverte). Nos réactions s’émoussent, minées par le flot d’informations et de sollicitations ; le besoin de répétition supplante un plaisir au goût de déjà vu, qui pousse à acheter encore et encore de la nouveauté, de l’innovation, du vent.

    «C’est là un trait capital de cette ère d’addiction technologique : le fait que l’on puisse vouloir revenir encore et encore à cette sorte de vacuité neutre alors même qu’elle est à peu près dépourvue de la moindre sorte d’intensité affective. » Sur l’écran vide de mes angoisses s’inscrit le vide de mes communications désincarnées.  Mon âme d’enfant se terre sous un monceau de textos, de jeux, d’applis, de post.                                                          

    C’est ça que j’épingle dans Nocturama, une difficulté à penser la vie, les événements, la révolte. Les dix (moins un) n’ont rien à se dire, ni rien à dire. Ils se parlent si peu, pas plus qu’ils n’échangent avec le couple de clochards introduits dans leur refuge doré. Cette inexpressivité, cette indifférence à l’autre - chacun dans sa bulle- m’ont sauté au visage. Les mots manquent, place à la danse pour que ces étrangers me disent quelque chose quand je les regarde dénouer leurs corps, laisser flotter leur esprit, apesanteur bienfaisante. La musique à fond, sur un rythme de pulsation répétitive, battements synthétiques d'un cœur blindé.

                                                                        

    L’appel au secours tardif d’un jeune séditieux trahit le désarroi profond d’une génération livrée à elle-même, en demande d’attention, de considération et de perspectives motivantes. Si on n’écoute pas la génération montante, la poudrière explosera, dit Bonello en filigrane, lui qui s’abstient de point de vue sur un phénomène aussi pernicieux que le terrorisme.

    - Ca devait arriver, non ? demande une jeune parisienne, au gré d’une errance solitaire dans la nuit.

    - Oui, sûrement, répond, hésitant, un des dix sorti fumer une clope.

    En fait, David n’a aucun avis sur ses actes, il est simplement épaté d’avoir été capable de… quelque chose de fort. Son complice Samir est  persuadé d’aller au paradis, seule allusion (complètement incongrue et réductrice) aux attentats courants. 

    A part l’opuscule remarquable cité plus haut  sur les stratégies marchandes destinées à nous maintenir en état de veille permanent, découvert entre deux sessions d’écriture de cet article, je vous recommande la dernière livraison de la revue le cercle psy consacrée aux rythmes de l’enfant. Vous y lirez de sages suggestions pour aider à suivre le rythme naturel de l’enfant et éviter ainsi de le biberonner, de l’élever et de l’accompagner à la cadence de 24 heures chrono. 90% des enfants ne dorment pas suffisamment. Leur chambre devient un antre d’écrans.

    Couverture du Cercle Psy n°22: Les rythmes de l'enfant A proscrire, décrète un médecin-spécialiste du sommeil. «Tout écran doit être banni de la chambre. Pas de télé, pas de tablette, pas de portable. C’est non négociable. Les parents nous disent souvent que cela n’est pas possible mais c’est ça ou rien. » Le déficit de sommeil augmente les risques de dépression, obère la concentration et favorise l’instabilité émotionnelle. La Belgique francophone vient d’ailleurs de lancer une campagne contre les écrans avant trois ans ( bien après la France). Le contact précoce avec les écrans perturbe le développement de l’enfant et sa perception du monde.

    Nocturama m’a fait pisser de la copie comme on dit dans le métier. Le film se termine sur le générique d’Amicalement vôtre, feuilleton favori de David, qu’il ne loupait pour rien au monde. La série a séduit un large public en 1971-72. L’aristo british Brett Sinclair et l’homme d’affaires yankee Danny Wilde forme un allègre duo.

                                             Riches et désœuvrés, ils s’improvisent redresseurs de torts. Danny et Brett sont joyeux et désinvoltes, le contraire de l’humeur secrétée par Nocturama. Vivement des films, des journaux, des émissions sur la joie de vivre.

     

     


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