• Je m'aime, donc je suis

                                                      

     

    La deuxième version de Cinémouvance sur l’estime de soi m’a donné l’occasion de comparer deux ateliers sur un thème identique. Nous étions à nouveau trois, seul point commun avec la précédente journée de ciné-thérapie. Angèle est une habituée, c’est son quatrième atelier. Gisèle est venue sur le conseil d’une amie, très contente de l'atelier sur le deuil. (Les noms sont des noms d’emprunt).

                                                         Les impressions d'après film sont radicalement opposées.

                                                                  The Weather Man : photo Gore Verbinski, Nicolas Cage


    - Je n’ai pas du tout accroché au personnage de David.  (The Weather Man) Il ne sourit pas souvent. J’ai préféré son ex-femme.
    - J’ai trouvé David touchant dans sa volonté de bien faire. J’éprouve même de la compassion pour lui, j’aurais voulu l’aider. Cela parle de moi, je suis épanouie dans la relation d’aide.


    La réaction d’Angèle infléchit Gisèle. «Touchant, oui, peut-être. » Elle paraît songeuse en disant cela, un léger sourire aux lèvres.
    Je n’approfondis pas cette inflexion, ni sa préférence pour l’ex-épouse de David, qui «a vraiment l’attitude juste, elle s’engage même dans une thérapie de couple, alors qu’ils ne sont plus ensemble.»

                                                                  The Weather Man : photo Hope Davis, Nicolas Cage

     

    En fin de journée, je demanderai à Gisèle la raison de sa courbe rentrante à l’égard de David.


    « Après avoir écouté Angèle, je me suis dit que j’avais été trop sévère.» Gisèle a atténué ses propos sous l’influence d’Angèle qui avait livré ses impressions avec chaleur et conviction. Pourtant, Gisèle avait été spontanée, elle avait affirmé ce qu’elle pensait et ressentait. La confiance en soi, c’est la capacité de s’affirmer dans sa singularité, c’est un des piliers de l’estime de soi.
    Je pose à Gisèle la question qui me turlupine depuis le matin.


    -As-tu aimé le film ? 
    - A vrai dire, je l’ai trouvé un peu long. Le cinéma, ce n’est pas vraiment mon truc. J’ai besoin d’être surprise et je ne l’ai pas été. Du coup, j’étais stressée à l’idée des questions que tu allais nous poser.


    C’est la première fois en huit ateliers que la projection matinale tombe un peu à plat. Angèle n’a pas été émue non plus, mais «elle a vu beaucoup de choses.» Elle regrette au final le manque de retours à la fiction. Elle aurait aimé un décodage des séquences-clés du film comme je l’ai fait lors des ateliers précédents. C’est vrai, j’ai innové en dispersant sur la journée les retours au film liés aux récits des participants, notamment en fonction d’Angèle, qui en était à sa quatrième expérience. Elle était déçue d’avoir été sortie d’un schéma apprécié, devenu familier.


    Je n’ai rien changé en revanche à la première mise en situation en face-à –face : énoncer ses forces et ses fragilités, dans l’optique de mieux se connaître, en affichant ses qualités et ses défauts, en cernant son potentiel et ses limites. Pouvoir se décrire et s’analyser assied la connaissance de soi, un deuxième pilier de l’estime personnelle. Ce pilier est développé dans la narration d’une situation d’échec et de réussite.


    Les récits de réussite laissent apparaître la détermination dans un enjeu familial crucial chez l’une, la réalisation de soi en s’appuyant sur une compétence professionnelle, chez l’autre.Les échecs montrent une réticence à exprimer ses ressentis et besoins, à tenir sa place, soit par peur de nuire à son image, soit par peur du conflit.


    -Je n’ai pas assumé ma position hiérarchique. J’ai préféré accomplir la tâche moi-même en sapant l’autorité d’une collègue. Je ne voulais pas de conflit. Je n’ai pas pris ma place d’aînée.
    -J’étais vexée, mais je n’ai rien dit pour ne pas gâcher le plaisir des autres convives. Je m’en suis voulue de ne pas les rejoindre regarder un dvd. Je suis restée seule à table.

    L’affirmation de soi, c’est la capacité à exprimer ce qu’on pense, ce qu’on veut, ce qu’on ressent, tout en respectant ce que l’autre pense, veut et ressent.»( L’estime de soi, Christophe André, François Lelord, p.247).


    S’affirmer,
    c’est oser dire "non" sans agressivité,
    c’est demander franchement quelque chose, (sans être gêné),
    c’est répondre calmement aux critiques.


    S’opposer, contredire, argumenter rationnellement, c’est se respecter et avoir assez confiance en soi pour estimer que l‘on peut être aimé pour ce que l’on est et non pour nos actes en faveur des autres.
    Cela suppose d’être bienveillant envers soi, en écoutant ses besoins et aspirations, en étant lucide sur ses capacités, sans trop avoir peur de l’échec et du jugement.

                                 Je m’aime, donc je suis                    Variante: Je m’aime comme je suis.


    Ces notions ont émergé au fil des mises en situations et de l’évolution de David dans sa quête maladroite de reconnaissance paternelle et de raccommodage familial.

    Nous avons joué à fond la carte narrative de la personne ressource (carte de re-membering), parler des personnes qui stimulent

    ou qui inhibent. Cartes des pratiques narratives Nous existons aussi par le regard de l’autre et dans ce miroir apparaît la peur de déplaire sous peine de perdre l’amour, l’amitié ou l’estime de l’être cher. Angèle et Gisèle dressent le portrait enthousiaste de deux amies avec lesquelles elles sont naturelles, avec qui elles peuvent être elles-mêmes, sans ambages ni fioritures.


    L’obscurité gagne autour de nous. La journée se termine par la rédaction d’un certificat attestant des besoins, désirs et aspirations de chacune. Ce document est établi sur la base des relevés météo d’humeur demandés à différents moments de la journée. Les bulletins du jour sont encourageants.


    Angèle
    soleil (début de journée)
    brouillard (après le film),
    éclaircie (après les mises en situations)
    le soir tombe (fin de journée)


    Gisèle

    variable (début de journée)
    perturbation importante, (après le film)
    dissipation des nuages
    vois un peu de lumière (après le récit de la situation d’échec)
    le soir tombe, mais je vois clair.

                                                                   Photo de crepuscule lac d'annecy par Noémie Olivero - photo art ...


    C’était le dernier atelier de l’année. Je fourbis déjà mon arsenal ciné-thérapeutique pour l’an prochain. Cap sur Paris, au congrès annuel de Parole d'enfant, sur la reconnaissance, besoin fondamental de l’être humain. Il sera question notamment de « réfléchir à la façon dont la reconnaissance peut constituer un levier, un moyen, voire un objectif de travail pour donner confiance en soi, respect de soi, estime de soi.» En plein dans le mille.

     

    P.S. Le prochain atelier sur l'estime de soi aura lieu sans The Weather Man. Décision prise avant la reprise du thème.


  • Commentaires

    1
    Coumarine
    Lundi 14 Décembre 2015 à 18:00

    vraiment passionnant...!

    je tenterai absolument de venir au prochain atelier

    2
    Lundi 14 Décembre 2015 à 18:08

    J'établirai bientôt un programme sur le semestre. En gestation, les secrets de famille, la honte, l'engagement affectif, les dépendances...

      • Coumarine
        Lundi 14 Décembre 2015 à 21:03

        que des thèmes intéressants... mais engageants s'il faut en parler avec les autres participants!

    3
    Lundi 14 Décembre 2015 à 22:08

    Effectivement, ce n'est pas anodin, cela demande un engagement personnel. On ne se bouscule d'ailleurs pas au portillon. "Apprendre à se raconter, c'est apprendre à se raconter autrement", disait Ricoeur, qui en a écrit long sur l'identité narrative. Le cinéma déclenche, le groupe résonne et soutient, l'expérience est surprenante. Si la crainte de s'exposer, de se dévoiler est là, la thérapie narrative se pratique aussi dans la discrétion d'une conversation en face à face.

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