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     Molly est sur les pistes depuis l’aube. Elle n’en peut plus.

    - Je suis fatiguée, dit-elle à son entraîneur de père.

    - Fatiguée… ? OK. Si tu trouves un synonyme à « fatiguée », tu ranges tes skis et on rentre. Un seul !

    - Faible, souffle-t-elle.

    - D’accord, en voiture.

    - Non ! D’abord, encore une descente.

                                                                        Le Grand jeu : Affiche

    D’échec en échec, rebondir toujours et toujours. Molly Bloom a fait sien ce mantra de Churchill. Dans sa famille du Colorado, on skie dès le berceau, sous l’égide d’un père, moniteur exigeant. Il vise carrément les Jeux Olympiques. Le frère cadet de Molly sera médaillé. Sa grande sœur échouera sur le fil après avoir pourtant surmonté un terrible handicap physique. À dix ans, on l’opère pour redresser une grave scoliose. Six ans après, elle se lance sur la pente verglacée de la qualification aux JO de ski acrobatique. Ses planches dévient sur une aiguille de pin, les fixations lâchent et propulsent  Molly dans un vol plané sidérant.

    Adieu les rêves de médaille, en route vers la Fac de droit. Non ! En pétard avec son paternel, on ne sait trop pourquoi, elle rassemble ses 1.700 dollars d’économies et dégotte un petit boulot chez un patron magouilleur à Los Angeles. Elle gagne deux fois rien avant de rafler la mise lorsque Dean lui propose de l’aider à organiser des parties de poker clandestines. La mise d’entrée s’élève à 10.000 dollars. L’ingénue reçoit des pourboires royaux, soit 3000 dollars dès la première soirée. Molly apprend sur le tas et met de côté. Elle commence à faire de l’ombre à son mentor. Il la vire. Molly a anticipé. Elle monte son propre cercle dans un palace, composé de joueurs triés sur le volet (vedettes sportives, stars du cinéma et du showbiz, gros investisseurs et princes de l’or noir). Cette activité n’a rien d’illégal puisque Molly ne touche aucun pourcentage sur le pot. Cette fois, on ne compte plus en dizaine de milliers de dollars sur tapis mais en millions souvent perdus par des flambeurs piètres bluffeurs. Mise d’entrée : 250.000 dollars.

                                              Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

    Molly joue la  femme objet (tenues sexy, maquillage appuyé) pour séduire, asseoir son pouvoir dans un monde exclusivement masculin, hormis la fille du bar et les recruteuses aguichantes qui ferrent les pigeons, honorés d’entrer dans le club de jeu le plus select du continent. Elle garde longtemps la tête froide, en retrait dans la pièce, devant son ordinateur, à totaliser les mises, les gains et les pertes de chaque joueur, et aussi à se forger une culture phénoménale en surfant sur le web. Nous ne saurons rien de sa vie sentimentale. Elle s’interdit la moindre romance avec les hommes autour de la table, elle préserve son rôle d’hôtesse au dessus de la mêlée.

    Le succès vertigineux, les sommes folles dont elle est dépositaire l’étourdissent au point de perdre le contrôle de soi. Molly garantit la solvabilité d’un parterre de plus en plus douteux, mélange de mafia russe et de financiers véreux. Elle tape un peu dans le pot, elle bascule dans l’illégalité. Le FBI la traque, l’arrête, l’interroge, la relâche deux ans durant lesquels Molly publie l’histoire de sa vie, sans citer les célébrités amenées à la table. Les fédéraux reviennent à la charge. Ils la traduisent en justice. Molly cherche un avocat. Un sixième candidat pressenti accepte. Sa fille Stella fait ses devoirs au cabinet. Stella et Molly se parlent entre filles.

    - Ton père est exigeant, je parie, dit Molly qui en connaît un bout sur la question.

    - Il est infernal, soupire Stella.

    - Te laisse pas faire, il y de la place chez moi si tu en as marre.

     Le père interrompt leur complicité naissante. « Tu sais, elle n’a plus un rond.»

    Le Grand jeu : Photo Idris Elba, Jessica Chastain Pas de quoi en tout cas payer les 250.000 dollars d'avance de son avocat.

    Elle pourrait récupérer des créances de jeux, mais comment contraindre la mafia à respecter ses engagements. Son avocat la supplie de divulguer les noms et les mises fabuleuses sur une paire de neuf. Ces informations constituent une belle monnaie d’échange pour obtenir l’impunité.

                                                       Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

    Molly tient bon. Elle ne triche pas sur son intégrité morale. Molly n’a ni héros, ni rêve ; elle ne croit  pas au couple, comme elle l’a confié à la caméra que son père (psychologue réputé) sort à chaque passage de l’an, questionnant ses enfants sur leurs aspirations. Son défenseur s'incline. L'avocat fidèle n’a plus qu’à plaider sa cause avec vigueur, tel un père fier de sa fille lors d'une pré-audience officieuse. Le procureur délibère.

    En attendant, Molly, les poches vides, échange ses gants Chanel à 800 dollars contre la location d’une paire de patins à glace. Elle se lance éperdument sur la patinoire. La sécurité la somme de ralentir. Au contraire, elle accélère, fuit ses poursuivants et s’affale. Son père la relève. Il est à New York. Il a lu le livre de sa fille, disparue du paysage depuis une dizaine d’années. Le paternel lui "offre" trois ans de psychothérapie en trois minutes et trois questions sur un banc de Central Park. Fille et père se parlent enfin. Nous découvrons la raison de leur incommunicabilité pathologique. Poker d’as ! Pas de relance possible sur table, relance dans la vie assurée. Vers quelle destination ? Molly ne voit rien. Elle  sait seulement qu’elle doit créer une nouvelle « à faire » à trente-quatre ans, sans diplôme, ni boulot. La princesse du poker devra rebondir une fois encore. Cette fois-ci, après une victoire, et non un échec. Molly n’aime que la victoire.

                                                         Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain, Kevin Costner

    Aaron Sorkin réalise un premier film Inspiré de l'histoire vraie de Molly Bloom, "Le Grand Jeu". Les arcanes du poker reculent vite à l'arrière-plan, tellement m’est apparue la quête frénétique d’une fille avide de l’estime d’un père qui semble préférer ses fils à son indomptable aînée. Molly suit les annonces du père et surenchérit. Elle se construit sur un bluff permanent, espérant moucher le père et gagner ainsi sa reconnaissance, sa fierté, l’amour qu’elle croit perdu et dont elle manque. Vu ainsi, ce film très bavard -tenu à du cent à l’heure façon Scorsese dans Casino- se mue en regard critique sur le patriarcat et le machisme. Molly se dresse et se pose en égal de l’homme. Jessica Chastain possède une pugnacité innée qu’elle ne cesse de déployer à travers des rôles musclés de femmes, contestatrices du pouvoir borné du mâle, que ce soit dans Miss Sloane ou en chasseresse de Ben Laden dans Zero Dark Thirty. Je recommande donc Le grand jeu (3 janvier) aux féministes. Et si votre fille vous invite à rencontrer Molly, dites-vous qu’elle a des choses à vous dire, d’une façon ou d’une autre.

                                                 


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