• Je crie, j'écris l'insoutenable attente

     

     

    Août 1944, un restaurant de la rue Saint-Georges, près de la gare Saint-Lazare. Marguerite déjeune avec Rabier, « un collabo ». Elle est la seule à ne pas être employée par la police allemande. Rabier ne la tient plus, Marguerite sait que son mari est vivant. Sa source d’information sur les déportés est désormais inutile. Fini, le jeu du chat et de la souris, l’angoisse de mort qui vous taraude, ne sachant jamais si votre informateur imposé ne va pas vous livrer à la Gestapo. Terminé ! Robert, son mari, reviendra, c’est certain. Quand, elle ne sait pas. Les alliés ont débarqué en Normandie, l’Allemagne est à genoux, même si l’envahisseur n’a encore perdu aucun de ses territoires occupés. Marguerite est libre. Elle est prise d’un fou rire inextinguible. Son interlocuteur la regarde sans comprendre, elle d’habitude si réservée, grignotant à peine les mets opulents, privilège de l’occupant et de ses affidés.

                                                    La Douleur : Photo Benoît Magimel, Mélanie Thierry

     « C’est la fin de la guerre. Ça y est, c’est la fin, c’est la fin de l’Allemagne. C’est le plaisir.» (La douleur, Marguerite Duras p.130, folio 2469).

    Marguerite boit plus que de raison. Elle se laisse aller à la griserie, euphorique, bercée par les violons d’un quatuor grimé en clowns. Elle nargue son tortionnaire, elle le charme ; elle sait qu’elle plaît, sinon, elle serait déjà en prison. Rabier espère toujours que Marguerite lui donne des noms de résistants en échange de l’impunité pour Robert. Le chat et la souris. Aujourd’hui, la souris devenue chat. Le temps d’un repas, une parenthèse de pur plaisir s’ouvre, l’esprit détaché de toute contingence. Marguerite demande à Rabier de la faire danser. Les sirènes de l’alerte retentissent, la magie est rompue.    

    C’est la plus belle séquence de La douleur (31 janvier), d’une irréalité absolue, à la fois fidèle au texte autobiographique de Duras et porteuse de la fantaisie du cinéaste. Les dix pages du repas dans le livre épousent une dimension onirique fascinante. Marguerite Duras ne se souvient pas avoir tenu un journal de l’attente, annonce-t-elle en exergue du film, paroles des des cahiers bleus  reprises mot pour mot à l’entame du film.

    «Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte… mais je ne me vois pas écrivant ce journal…  … Ce qui est sûr, évident, c’est que ce texte-là, il ne me semble pas pensable de l’avoir écrit pendant l’attente de Robert L. »

                                       La Douleur : Photo Mélanie Thierry

    L’écriture, insoupçonnable transmutation de l’angoisse du non-retour de l’être aimé, muée en introspection vertigineuse de l’attente infinie.

                                                      «On n’existe plus à côté de cette attente » (p. 46).

    Marguerite se dédouble, vacille, écrit encore et encore, voix off jamais lassante, tellement Mélanie Thierry s’approprie la personnalité de l’écrivain. L’actrice ressemble peu physiquement à Duras et pourtant on voit la personne incarnée dès les premières images.

    Emmanuel Finkiel inverse la chronologie du livre. C’est son droit d’auteur. Autre liberté, celle de juxtaposer deux attentes, celle de Marguerite et celle d’une mère juive qui espère le retour de sa fille. Dans le livre, Madame Kats ne prend que dix lignes. À l’écran, Marguerite héberge la  mère éplorée, rebaptisée Katz, le z soulignant la judéité. Cette dernière partie du film rompt l’osmose installée entre la narratrice et le spectateur. D’un coup, Duras s’efface. Je perds le climat du livre lu juste avant la projection. Le charme est rompu. J’enrage. Je tempère. Cette brutale distanciation puise probablement ses raisons dans l’histoire familiale du réalisateur.

                                                              La Douleur : Affiche

    Effectivement, j'apprends que ses parents ont attendu longtemps le retour d’un proche. Le père n’a jamais rien dit de cette absence, simplement évoquée par une bougie allumée chaque 16 juillet après la guerre. Était-il vraiment indiqué de briser la ligne littéraire d’une attente sublimée et de la lester d’une charge réaliste sous les traits de madame KatZ. Pour ma part, je réponds non, en pensant que pour Emmanuel Finkiel, il était nécessaire d’honorer la mémoire de ses parents et de rappeler une fois encore le massacre incontestable des Juifs dans les camps.

    Je surmonte ma frustration et je recommande néanmoins cette très belle transposition de l’écrit à l’écran, grâce à l’inoubliable Mélanie Thierry, une grande actrice, sans plus attendre.

     

    P.S. Si La douleur vous paraît insupportable, sur le conseil de ma fille, j'ai vu The Passenger, (17 et 24 janvier) bien étrillé par la critique, bien apprécié par le père et la fille. Un scénario habile et la photogénie d'un train de banlieue gomment les incohérences narratives d'un divertissement haletant.

     

     


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