• J'y vais ou j'y vais pas

     

     

    Il est difficile de généraliser les motivations du spectateur d’un film tant chaque séance est particulière et non reproductible. Chacun attribue un objectif particulier à sa séance, déterminé par l’humeur du moment. Par exemple, je tourne autour de Room, encensé par la critique et les spectateurs. Le thème me repousse, huis clos forcé d’une mère et son fils séquestrés cinq ans dans une chambre. J’y vois la métaphore d’un lointain passé douloureux. Je ne suis pas disposé à renouer les fils d’une période noire de ma vie.

    Nous avons nos visions intimes, dominées par notre histoire personnelle, notre milieu social, notre tempérament, nos préoccupations de l’heure (Le cinéma, une douce thérapie, p.53).

    Room : Photo Jacob Tremblay Je regarde tout de même la bande-annonce. Les plans sélectionnés montrent autant l’espace confiné que le monde extérieur. Le montage est plus suggestif qu’explicatif. Reflète-t-il l’âme du film ou est-ce un amorçage trompeur? En tout cas, je suis soulagé de voir des échappées au huis clos.

    Un jeune réalisateur travaillant pour une télévision payante m’expliquait sa difficulté à confectionner la bande-annonce d’un film qu’il apprécie. «J’ai envie de tout garder alors que pour un mauvais film, je n’ai aucun scrupule.» Il a cinquante secondes pour séduire, c’est deux fois moins que la durée d’un lancement sur grand écran. Un autre réalisateur habitué à cet exercice ingrat dit monter ses extraits en fonction de sa première impression de spectateur.

    Je pense que j’irai voir Room en m’étant conditionné en vue d’une projection avec mise au travail psychique. J’aurai accepté une fois de plus de remuer cette part aveugle de moi-même, tels ces acteurs qui sondent leur être en changeant de peau à chaque contrat ou en reprenant un profil identique décliné sous une autre facette.

    Le cinéma joue pleinement son rôle de ferment thérapeutique si le regard est à la fois centré sur le film et sur les réactions provoquées pendant et après le visionnement. L’objectif est de passer de la position de spectateur non-conscient à celui d’observateur de l’agitation psychique provoquée par le film.

    Une projection produit toujours des effets, ne fût-ce que fournir une fenêtre de divertissement. Le cinéma donne davantage si on lui demande plus qu’une évasion temporaire. La nature des sensations et perceptions au contact des images séquencées en récit porteur de sens varie selon le moment et l’histoire du spectateur. L’impact d’un film est imprévisible. La vibration émotionnelle du film est proportionnelle à la sensibilité du jour. Nous avons nos visions intimes, dominées par notre parcours, notre milieu social, notre tempérament, nos préoccupations de l’heure. Nous sommes faits d’une tessiture psychologique malléable. Revoir le même film à quelques jours d’intervalle génère des réactions et des commentaires différents de la première vision. En parler avec d’autres spectateurs rembobine un nouveau film, appelle un nouveau point de vue.

     

    Médecin de campagne m’a plu et ému les deux fois, revu à deux mois de distance. Une personne à qui je l’avais chaudement recommandé a été déçue. Je lui demande pourquoi. « Je ne sais pas, ces histoires de cancer… et puis j’aurais aimé en savoir plus sur le fils qui avait rompu avec son père.»  Bizarre, il n’y a pas rupture, le fils vient d’ailleurs à une fête de village. «Tiens, je ne l’avais pas remarqué, dit pensivement mon interlocuteur. Il faut dire que j’étais fatigué ce soir-là… » Et qu’il sort d’un cancer et qu’il s’inquiète pour son propre fils.

    Le cinéma offre une possibilité de déconstruire notre réel. Il nous aide à débusquer les filtres (souvent inconscients) familiaux, culturels, sociaux ou affectifs qui biaisent notre approche d’une histoire trop similaire ou trop dérangeante. C’est pour cela que je m’expose régulièrement au clair-obscur d’une projection délibérée ou aléatoire.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :