• Intemporel

                                                        

                                                                      

     

    Bizarre. Le titre du dernier film d’Olivier Assayas, Sils Maria a été amputé. Nuage a disparu de l’affiche, à l’image du nuage dans le film qui symbolise le temps en mouvement. Le serpent de la vallée de Maloja inocule une dose de mélancolie à ceux qui le regardent se former entre les Alpes italienne et suisse. Le nuage masque un temps le paysage, puis dissipé, rend la montagne à sa plénitude.

     

                Nietzsche 

    Proust

                                                                                   
    La vie est comme un nuage évanescent. Dans les intervalles, quel paysage laissons-nous après notre passage ici-bas ? Et si c’était à recommencer, vivrais-je de la même façon ? C’est la question que s’est posée Nietzsche lors de ses séjours à Sils Maria en fin de vie. Un ami philosophe me fait remarquer que la notion d’éternel retour, associé aux promenades que Nietzsche accomplissait autour du lac (retombant toujours sur le même rocher) avait été déformée. Qu’il fallait plutôt parler d’éternel recommencement et non d’éternel retour. Sommes-nous disposés à recommencer,encore et toujours, notre vie vécue? Proust a également fréquenté Sils Maria, ce village « au nom deux fois doux ». Peut-être a-t-il recherché le temps perdu au bord du lac.

    Ai-je perdu mon temps ? Le temps est-il vraiment perdu ? Des multiples entrées qu’offre Le nuage de Sils Maria, j’ai retenu le thème du temps qui passe. Le temps est infini, éternel. Une seconde succède à l’autre. Un instant suit le précédent, qui devient précédent du suivant. Le temps file et demeure, nous ne sommes que passage.
    A 50 ans, Juliette Binoche a eu envie de travailler avec Assayas, scénariste de Rendez-vous, en 1985, dans lequel la jeune actrice entamait une magnifique carrière. « Ecris vite le film », dit-elle à Olivier. « Pas si vite », répond le réalisateur bientôt sexagénaire. Il lui fallut deux ans pour agencer un long-métrage terriblement dense et riche, une réflexion sur l’art et la vie, la vie dans l’art, l’art dans la vie.


    Maria Enders (Juliette Binoche), actrice renommée, reprend une pièce jouée à ses débuts, en hommage à son mentor décédé, qui lui avait donné sa chance, flairant un talent prometteur. Evidemment, impensable de jouer la jeune fille séduisant sa patronne de vingt ans son aînée. Maria, tendue, endosse le rôle de la « vieille », heurtant ses angoisses à la détresse du personnage. Le temps a filé, elle ne l’accepte pas. Sa jeune assistante (Kirsten Stewart) lui reproche ce déni.

    « -Que faut-il pour que tu m’admires, lui demande Maria »
    « -Que tu assumes ton âge. »
    Maria persifle :
    « - C’est ça. J’ai le droit de ne pas être vieille à condition de ne pas être jeune… »


    Maria souffre mais continue à répéter la pièce avec son assistante. Qui aura emprise sur l’autre ? La dramaturgie reflète les rapports de plus en plus ambigus entre Maria et Val, entrelacs de vécu et de jeu. Olivier Assayas est parti de la personnalité de Juliette Binoche pour nourrir son film. L’actrice est admirable de fragilité, de cran, de dérision et de mélancolie. Reprendre une pièce 20 ans après, à l’âge du rôle accepté, la tarabuste, mais elle affronte le défi.

    Un réalisateur débutant lui donne des vitamines. Il propose à Maria de jouer dans un film de science-fiction.
    « Je suis trop vieille pour le personnage, argumente Maria. »
    « Vous êtes hors du temps, dit-il sincèrement.»
    « Hors du temps est une notion abstraite pour moi », réplique l’actrice songeuse.

     

                                                     Se vider la tête et savourer

     

    Hors du temps, c’est-à-dire être intemporel. Quel beau contrefeu à l’effilochage du temps, quelle belle perspective à notre finitude. Le nuage de Sils Maria n’a pas fini de trotter dans ma tête. Décantation infinie d’un film marquant…
    Il y a deux mois naissait ce blog.

    Deux mois déjà,

    et tant et tant à raconter à partir des films,

    temps de remonter le film de mon histoire.

     


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