• Insupportables secrets

                                     Boomerang

    Dire ou taire un secret de famille.
    Chercher à savoir ou laisser dormir les zones d’ombre d’un puzzle familial incomplet.
    C'est le dilemme posé par Boomerang (le 23/9 sur les écrans en FR et 30/09 en BEL) adapté d’un roman de Tatiana de Rosnay
    Ce film de facture classique, drame un peu trop cousu au gros fil, m’a incité à creuser une thématique toujours actuelle. La justesse de l’approche psychologique et l’interprétation convaincante de Laurent Lafitte ont orienté mes investigations au pays de l’omerta familiale. J'ai découvert en outre un ouvrage très intéressant sur le roman familial (voir plus bas).


    Le sociétaire de la Comédie française incarne un fils tourmenté, anxieux, Boomerang : Photo Laurent Lafitte obsédé par l’image du cadavre de sa mère, retrouvée noyée trente ans plus tôt alors qu’Antoine avait dix ans. Ce souvenir terrible le trouble au point de le rendre irritable, impatient, instable. Antoine commence une psychanalyse vite suspendue par le thérapeute :
    « Tant que vous n’aurez pas parlé à votre père, nous piétinerons.»


    Antoine tergiverse. Le grand frère confie ses doutes à sa petite soeur cinq ans plus jeune.


    « On nous cache la vérité à propos de maman.» Boomerang : Photo Laurent Lafitte, Mélanie Laurent


    Agathe fait la sourde oreille. Elle n’a aucune envie de remuer le passé. Donc, Antoine avance seul. Le clan se ligue contre le chaînon perturbateur. Le trublion insiste, gratte, remonte le temps pour remettre son horloge interne à l’heure. Antoine sort de l’anesthésie émotionnelle. Il a besoin de lever ce poids qui le taraude, de sonder ce mystère qui lui pourrit la vie. Il crève l’abcès à l’occasion d’une

    véhémente colère. Le mur du silence se fissure.Boomerang : Photo Laurent Lafitte, Wladimir Yordanoff


    En sortant du repli sur soi, Antoine cesse d’incorporer un tourment dont l’origine lui est partiellement imputable. Il dissocie ce qui vient de lui et ce qui est hors de lui, éléments mystérieux qui le déterminent à son insu. Le secret présumé du père et de la grand-mère agite Antoine au-delà du supportable. Le petit garçon qu’il était n’a jamais pu exprimer ce qu’il a ressenti en voyant la dépouille de sa mère. Il a été confié directement à sa grand-mère. Antoine a intériorisé un traumatisme énorme, gravé dans sa mémoire et son corps. Ce trauma lui appartient, pas les circonstances de la mort de sa mère.


    A quarante ans, Antoine a besoin de savoir. Il veut se dépêtrer d’une anxiété maladive. Il sollicite une instance qui entende et reconnaisse son désir de vérité. Il louvoie avec son thérapeute, il tâte le terrain chez sa sœur, il cale devant son père. Finalement, il ne compte que sur lui-même et sur le hasard qui place sur sa route une femme également endeuillée.                                                                                                                                                                                                                                                                 Cette résonance permet à

    Antoine de raisonner.  Boomerang : Photo Audrey Dana, Laurent Lafitte


    Vincent de Gaulejac considère que l’émotion est nécessaire au raisonnement. L’émotionnel et la narratif sont en étroite correspondance. Antoine ne contrôle plus des affects noués à la mort de sa mère. Il refuse de se couper davantage de qu’il éprouve au plus profond de lui. A trop étouffer ses émotions, on ne ressent plus rien. Encore faut-il trouver la confiance, la reconnaissance et la sympathie d’une oreille attentive.


    Une ou plusieurs oreilles…


    «La richesse du travail en groupe oblige à se confronter, à regarder en face les choses, à mettre des mots.»


    J’ai vérifié ce constat extrait de L'histoire en héritage (Vincent de Gaulejac, Petite Bibliothèque Payot) au cours des ateliers de ciné-thérapie. De vieux secrets de famille émergent dans les eaux accueillantes du groupe, en présence de partenaires animés par la vision à la fois commune et singulière d’un film déclencheur. Les histoires remontent, les langues se délient, les récits s’articulent, revisitent le passé, non pour le changer, mais pour cerner son influence sur le présent et le remettre à sa place.


    L’ordre mental ( …) est le fruit d’un travail permanent de gestion de l’identité qui consiste à interpréter, à ordonner ou à refouler, (temporairement ou définitivement) toute expérience vécue de manière à la rendre cohérente avec des expériences passées ainsi qu’avec les conceptions de soi et du monde qu’elles ont façonnées : il s’agit en un mot d’intégrer le présent dans le

    passé (L’histoire en héritage, p.72). 

    Notre rapport au passé est variable, nous pouvons modifier la façon dont il nous manipule. Antoine a cessé d’être le jouet du mutisme familial. Il a donné un sens nouveau à la mort de sa mère. Il a restauré une version de son histoire l’amenant à une nouvelle assise identitaire.Savoir, comprendre et agir.

    Reste à évaluer l’impact collectif de la divulgation d’un secret de famille. Toute vérité est-elle toujours dicible? Ou plutôt, le moment de dire est parfois révolu. Mais de manière générale, éclaircir l’histoire familiale allège souvent l’existence des générations futures.


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