• Instantanés prégnants de 2016

     

                           Médecin de campagne : Affiche      Mia Madre         premier contact arrival premier contact arrival

     

    Je termine l’année en douceur, déporté dans le Nebraska natal d' Alexander Payne. Du noir et blanc, du sous-texte décalqué d’une Amérique mutique, celle des communautés fermières immigrées de l’Allemagne et des Pays de l’est. Un père septuagénaire s’accroche à une chimère, dernier sursaut peut-être avant le grand saut dans l’au-delà. Un fils l’accompagne dans un lent voyage sur des routes où ne passe jamais personne. Il découvre un père inédit, le voit sous un jour nouveau et lui redonne une dignité perdue. Une douce mélodie filiale au pays des gens ordinaires, bien installés dans  une existence terne.

    Un ami m’avait donné le DVD à condition de le faire circuler. Plusieurs mois ont passé et Nebraska s’est imposé dans une journée vécue au ralenti, à compulser les deux cent vingt quatre pages de Cinémoithéque devenues lignes papier après avoir été

    suspendues en ligne. 

    L’inventaire 2016 des souvenirs cinéphiles place le réel figuré en tête de mémoire. Spotlight, Good Luck Algeria, Sully et Snowden illustrent la capacité de l’homme à dépasser ses limites et ses croyances. 99 homes et I, Daniel Blake m’ont retourné les tripes, ancrés dans la réalité du chômage et la débâcle des subprimes. Ces films imagent des événements forts et singuliers.

                                                                        99 Homes Poster

    « Les images ne forment pas seulement les pensées, mais créent également des formes de ressentir et d’agir (Théorie de l’acte d’image, Horst Bredekamp)

    J’ai eu des émotions parce que je savais ces films inspirés du réel, parce qu’ils montraient des hommes et des femmes comme vous et moi amenés à se surpasser pour le bien commun, que ce soit une  petite entreprise familiale, les passagers d’un avion, les victimes des silences de l’Église ou un pays fliqué.

    J’ai agi en hélant des spectateurs à la sortie d’une projection mémorable. Lorsque nous sommes quelques uns dans la salle, nous avons le temps de nous compter et de nous reconnaître englobés dans une communauté cinéphile éphémère. Parfois, quelqu’un ou quelqu’une devance mon intention de parler. Je me souviendrai longtemps de cette dame après Truman qui d’une traite, m’a dit ceci :

    «Quel beau film, je sais de quoi je parle. Mon mari est mort d’un cancer. Il voulait être euthanasié, il était d’ailleurs dans les conditions. Mais cela n’a pas été nécessaire. Il s’est éteint en soins palliatifs en présence de tous ses proches. Moi aussi, si j’ai un cancer, je ne ferai pas les chimios. Après la mort de mon mari, j’ai rempli des tas de papiers, disant ma décision. Je ne veux pas laisser ce fardeau à mes enfants, les mettre dans la culpabilité. Si j’ai un AVC, ils sauront quoi faire. Je ne veux pas

    d’acharnement thérapeutique. Oui, c’est un beau film».

    Finalement, le récit du film sur le film, les réflexions découlant de la vision intime d’une histoire résonante me passionnent autant que le film lui-même. Nous sommes toujours un peu hébétés après une projection remuante. Nous touchons le noyau de notre être, dans une semi rêverie  qui laisse flotter les pensées. Certains gardent secret cet aparté avec soi, d’autres en livrent  des bribes, dans un moment de vérité intense. L’identité est liée au fait de se dire soi-même.

    Les images ne se figent pas, elles se transforment en un mouvement qui vient de l’inconscient et les ramène à la conscience. C’est un mouvement qui aide à créer, à construire le monde que nous vivons, à l’habiter, et à nous habiter nous-mêmes à l’intérieur de lui. (Imaginons le visible et l’inconscient, Domenico Chianese & Andreina Fontana)  

      Good Luck Algeria         

    Le cinéma agite une kyrielle d’histoires dormantes. Ces histoires constituent notre identité narrative, addition de contenu et de façon de narrer. Le récit de nos histoires, fait à autrui ou à nous-mêmes forge l’identité narrative. Le cinéma est un incubateur inépuisable de narrations. Le réel a inspiré des cinéastes et à partir de ce réel, ils ont imaginé et matérialisé une nouvelle réalité, mélange de faits avérés et de leur regard neuf sur un réel agencé. 

    «Un sujet se reconnaît dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même» (Paul Ricoeur) et qu’il raconte aux autres.

    Cette histoire surgie du passé rendu présent dans une lettre venue d'outre-Atlantique en octobre a éclairé mon récit de vie sous un jour inattendu. La petite-fille d'une dame que j'ai connue aux États-Unis dans mon enfance m'a envoyé des extraits de lettres de son aïeule où elle parle de mes parents et moi. E. est remontée jusqu'à moi grâce à mon blog. Une des grandes émotions de l'année.

    Nous ne nous connaissons pas mais – si c'est bien de vous qu'il s'agit – quand vous aviez trois ans, vous étiez un rayon de soleil dans la vie de ma grand-mère, Mary TF Huang, qui s'occupait du logement à Oakland en Californie où vivait votre famille.

    Cette année aussi, j’ai osé m’adresser à une salle entière en entame de La fille du train. Je voulais savoir qui avait lu le livre adapté au grand écran. J’ai ainsi rencontré une classe de l’Université du troisième âge, réunie tous les lundis autour d’un film, discuté ensuite. J’ai pu assister à deux sessions, un pur bonheur.

    Le septième Art continue à puiser de jolis thèmes dans le huitième (bande dessinée) et le cinquième (littérature). Un garçon timide suit une inconnue, Rosalie Blume, dans la rue ; un dépressif soliloque avec son GPS, rebaptisé Emmanuelle dans La vie très privée

    de Monsieur Sim. L’humour saupoudré atténue le désespoir et prépare le rebond. La Vie très privée de Monsieur Sim : Photo Valeria Golino

    L’humour franc saucé au rire contagieux, je l’ai croisé dans deux comédies seulement : Un homme à sa hauteur et Le petit locataire.   

    Huit films épinglés sur l’année, c’est peu. J’y ajoute Comancheria qui actualise le western, Une vie entre deux océans, un mélo bien tenu, Mr Wolff, film d’action à plusieurs couches et Vendeur sur l’univers vénal de la cuisine équipée.

    Avec cinq films hors catégorie, j’arrive à treize, tant pis pour les superstitieux : Médecin de campagne, Les délices de Tokyo, Mia madre, Toni Erdman et Premier contact ( Arrival). Ils déclinent le temps à tous les temps, et surtout nous donnent envie de ralentir, de résister à l’accélération.

    Me reviennent encore en mémoire, deux films remarquables sur les retours de guerre en Afghanistan,  Krigen et Voir du pays. Et dernier devoir d’inventaire, deux chroniques familiales, stimulante et mélancolique : Back Home et Captain Fantastic.

    Faites le compte, on n’atteint pas la vingtaine. Ah si, j’allais oublier Folles de joie

    la toile la plus énergisante de l’année. Pour les statistiques, j’ai primé un film sur dix vus en 2016.                                               

    Mais tous ont été des moments choisis, un temps à part, une expérience voulue.

    A la réflexion, Les délices de Tokyo sera mon film de l’année, serré de près par Médecin de campagne. J’ai vécu des instants savoureux, «durées très courtes que la conscience saisit comme un tout.»  

    Je vous souhaite de merveilleux instants en 2017, de beaux moments, des répits salutaires, bref de muter la durée insaisissable en instants exaltants, l’instant  qui est « le vrai mode d’être de la beauté » (François Cheng).         

     

                           Vos toiles préférées 2016 sont les bienvenues dans les commentaires ci-dessous. Je suis curieux.


  • Commentaires

    1
    Laure Izdi
    Jeudi 29 Décembre 2016 à 15:28

    Merci Patrice pour ce profond partage qui donne tellement envie de s engouffrer dans le cinéma le plus proche. Mais ce sera pour demain avec... Paterson de Jim Jarmusch. Tu l as vu?
    > Dans mon top 10 : "L homme sans passé" de Kaurismaki... J'aime les cinéastes dont le nom commence par K (?!): kusturica kurosawa kaurismaki... Si tu en connais d autres...

    2
    Jeudi 29 Décembre 2016 à 15:45

    Vu Paterson à Paterson et en ai fait Relations que tu peux lire en cliquant sur Paterson dans la colonne gauche des films 2014-2016.

    A part tes trois K chéris (ne pas les assembler), je vois, comme ça, au débotté  Cédric Kahn et Kubrick.  En cherchant un peu,  Kiarostami, Buster Keaton, évidemment. Je laisse quelques "K" au suivant.

     

     

    3
    madmich
    Jeudi 29 Décembre 2016 à 19:32

    Bon bout d'an. A l'an que ven

    4
    Genevièveevive Huon
    Lundi 16 Janvier à 21:36
    Merci Patrice pour toutes ces infos "cinéphiliques", Okedoki pour découvertes et rencontres branchées ciné, Belle année 2017 pleine de découvertes
    5
    Mardi 17 Janvier à 08:45

    La première "branchée" de l'année pourrait être LaLa Land, jeudi 26 ou vendredi 27 en soirée. J'attends avec bonheur cette comédie musicale pour entamer l'année sur une bonne note.

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