• Insondable féminin

                                                              
                                                                                          
     

     

     

    Après Chagall, j’étais mûr pour voir Big Eyes, inspiré de la vie de la peintre Margaret Keane, toujours vivante.  Le thème du film porte sur la marchandisation de l’art à grande échelle au début des années 60 aux Etats-Unis. Walter Keane,    

                  le deuxième mari de Margaret, monte ses toiles en épingle à coups d’évènements médiatiques.

    Les gens achètent parce que Keane offre ses œuvres aux chefs d’état, fait la une des journaux et de la télé. La critique suit le mouvement, à l’exception du New York Times. Walter embobine son monde et sa femme en premier rang qui exécute à pinceaux forcés une œuvre dont son mari s’attribue la paternité.

                                                                       


    L’effacement de Margaret a retenu davantage mon attention que la commercialisation de l’artiste. Je m’interroge sur sa soumission. La jeune mère a cependant eu le cran de quitter un premier mari avec sa fille et quelques toiles pour seul bagage. Une rébellion remarquable en 1958, dans une société vouée au culte de l’époux omnipotent servi par la femme, fée du foyer. Margaret espère vivre de son art, vocation née d’une période de surdité. Privée d’audition, elle sonde le regard des gens afin d’y voir l’expression de ce qu’elle n’entend plus (temporairement). Elle commence à peindre des enfants aux yeux écarquillés d’un noir opaque.


                             «Ces enfants font partie de moi. Ils expriment mon émotion. Je ne m’en séparerai jamais.»


    Pourtant, Margaret les cède à son escroc de mari qui flaire la bonne affaire. «Je suis faible et naïve, dit-elle. Femme seule, je devais assurer ma subsistance et celle de ma fille.» Margaret trouve néanmoins les ressources pour taire la supercherie de longues années alors que ses enfants tristes s’achètent comme des petits pains, originaux ou reproductions. Elle a l’occasion de vendre la mèche à plusieurs reprises, mais elle a promis le retrait. Margaret n’a pas le bagout requis dans un monde où la frime l’emporte sur le talent.

                                                  Big Eyes : Photo Amy Adams, Christoph Waltz


    Il y a des compensations. Les dollars pleuvent, la villa avec piscine, (signe de réussite sociale) s’étend sur huit ares. N’empêche, c’est cher payé l’isolement dans un atelier aux rideaux fermés, à peindre sans relâche tellement la demande est forte et insatiable la cupidité de Walter.Margaret n’aura connu que quelques beaux jours, son voyage de noces prolongé d’une semaine à Hawaï, « un véritable paradis.»

    Elle retourne dans son Eden, accompagnée de sa fille, écoeurée par une supercherie dont elle a été trop longtemps complice. Elle rompt avec Walter et finit par revendiquer ses droits, mue par un verset de la bible : tu ne mentiras point.
    Margaret est sensible aux injonctions religieuses. Au début de son enlisement dans le mensonge, elle avait consulté un prêtre qui lui avait conseillé de faire confiance au «chef de famille.» Il faut peut-être chercher les raisons de son attitude incompréhensible dans le conformisme ambiant des sixties.

                                                                 Big Eyes : Photo Amy Adams

    Fidélité au dogme et au conjoint, Margaret serait-elle victime du constructionisme social, courant de pensée selon lequel la réalité n’est que le produit de relations sociales influencées par le discours dominant ? Ou bien est-elle simplement incapable d’assumer une liberté convoquée puis renvoyée sur fond de faiblesse inhérente de caractère.


    L’interprétation est libre d’autant que Burton ne donne aucune clef pour comprendre Margaret. A peine glisse-t-il deux phrases au vol en voix off qui tombent à plat sur l’incroyable posture de cette femme spoliée. Il laisse le spectateur spéculer au cours de conversations passionnées sur ce déni de personnalité, si rare chez les artistes à l’ego généralement démesuré.


    Margaret, énigmatique peintre du dimanche, coule aujourd’hui des jours heureux après un troisième mariage enfin paisible. Walter, peintre raté et manipulateur est mort en 2000, aigri et amer. Il n’avait plus jamais touché un pinceau depuis ses revers judiciaires. Nulle discussion ici pour voir son rêve obsessionnel sous l’angle de la mythomanie et du délire narcissique. Il frôle la démence.


    J’ai déjà parlé de It Follows sorti en France le 4 févier et ce jour en Belgique et de Melody, film belge sur les écrans français le 6 mai. J’ai oublié Cendrillon

     

                   Cendrillon         Cendrillon : Photo Lily James, Richard Madden

     

     

    visionné en février et présent ce jour sur les écrans belges et français. Le film plaira à ceux qui ne connaissent pas le conte de Perrault ainsi qu’aux nostalgiques des années 50 lorsque Disney réalisait le premier d’une nouvelle série de dessins animés originaux. Les studios de l’oncle Walt reprennent ce classique dans des couleurs du début du technicolor, dans une facture classique et chatoyante.

    On retrouve cette chromatique assez kitsch dans plusieurs séquences de Big Eyes, surtout celles dans et autour de la villa

    luxuriante. Tim Burton et son chef opérateur Bruno Delbonnel ont saturé les kodachrome de l’époque (comme Jeunet dans L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet) et composé une image aux tonalités accentuées.


    Il y a encore une similarité avec Cendrillon, les personnalités bonasses des héroïnes, à la différence près que Margaret n’a compté que sur elle-même pour déjouer un sort funeste. Même si parfois, les femmes rêvent encore du prince charmant, les temps ont changé depuis 1697, date de publication de Cendrillon ou la petite pantoufle de verre.

                                                            Image illustrative de l'article Cendrillon

     

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