• Humbles résistants

     

     

     

     

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    Accablant, accablé. C’est mon état d’esprit à la sortie de Dark Waters. Le corps est pesant aussi, tassé durant deux heures dans une salle comble. Lourd surtout sous le poids de l’innommable, l’empoisonnement de 70.000 personnes aux effluves et déchets chimiques largués dans la nature durant cinquante ans au moins par le géant de l’industrie chimique DuPont de Nemours. Le récit baigne dans une lumière crépusculaire, dans une atmosphère poisseuse et angoissante. Le sourire des enfants de Parkersburg révèlent une dentition noircie. La ferme de Bill est devenue un cimetière. Il a perdu cent nonante vaches. Au début de l’hécatombe, il les enterrait ; maintenant il les incinère.

    Pire, des bébés naissent malformés. Personne ne pense à relier l’usine chimique et les pathologies observées dans cette petite ville de Virginie Occidentale depuis 1975. DuPont inonde la ville de dollars. Emplois, écoles, salle polyvalente, poubelles, l’industriel mécène appose son sigle partout, achetant le silence à prix d’or, une paille comparé à son milliard de bénéficie annuel.

    Le scandale du Teflon échappe à ma mémoire. Mon épouse, cuisinière avertie, se souvenait du retrait des platines recouvertes de ce polymère fluoro-carboné. Cette matière antiadhésive, nouvelle sur le marché, n’était soumise à aucune réglementation, puisqu’ inconnue de l’Agence de protection de l’environnement. Pourtant, sa toxicité est avérée, à l’origine de six maladies, dont des cancers de l’estomac et de la vessie. ACCABLANT!

    L’affaire ne commence qu’en 1998, vingt-trois ans après une baignade dans les eaux mousseuses jouxtant l’usine. Une équipe de surveillance expulse les jeunes baigneurs de minuit et répand ensuite un détergent pour diluer les mousses à la surface de l’eau.

     

                                           Dark Waters : Photo Mark Ruffalo

    En 1998 donc, Rob Bilott, avocat associé chez Taft, Cincinatti, lève un lièvre derrière lequel il va courir une vingtaine d’années. Il rencontre Bill, assiste à la charge d’une vache folle, abattue à bout portant. L’homme de loi, habituellement défenseur des pollueurs est convaincu. Il ne lâchera plus le morceau. Il obtient plusieurs condamnations après sept ans d’attente, le temps qu’il a fallu pour établir un lien de causalité entre le téflon et des maladies graves. Sept ans d’analyse des 69.000 prises de sang effectuées sur la population voisine de l’usine.

    Rob Bilott vit encore de nos jours, il poursuit sa croisade. Il a eu un sérieux pépin de santé au cours de son enquête marathon. Il lui est interdit stress et surcharge de travail à l’avenir. Rob n’en a cure. Il continue le combat mené au nom des citoyens de Parkersburg.

     

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     Rob Bilott et Mark Ruffalo                                                                                           Franz Jägerstäter

    L’avocat pugnace me fait penser à Franz Jägerstätter, vu la veille (magnifique) dans Une vie cachée. Ce paysan autrichien refuse de prêter serment d’allégeance à Hitler en 1943. Il risque la peine de mort mais n’en démord pas, assuré du seul soutien de sa femme. Le village, l’Église, la justice le pointent du doigt. Seul contre tous, comme Rob Bilott, tous deux fidèles à la droiture érigée en valeur absolue. Franz n’est sorti de l’anonymat qu’à sa béatification en 2007. Rob a accompli un travail de fourmi, exposé à la lumière des tribunaux, étonnés de le voir toujours là après tant d’audiences.

    Des hommes d’honneur auxquels le cinéma rend hommage dans deux films très différents, l’un ancré dans le réel (Dark Waters), le second nimbé dans une lumière mystique (Une vie cachée). Luttes contre l’intoxication chimique et l’intox idéologique, deux hommes se dressent en résistants contre le désordre établi.

    ACCABLÉ, disais-je. L’ami qui nous accompagne constate que le plastic est partout, que l’on devra toujours composer avec des assemblages de molécules chimiques. Même le caoutchouc des semelles de souliers est synthétique. «Tu as beau faire, c’est ainsi. Tu t’en fais trop ». Il a raison, je prends très à cœur l’avenir de la planète, trop ! La rupture amicale ou familiale menace. Cela dit, la chimie est nécessaire. Ce qui est effarant et inadmissible, c'est l'impunité dont bénéficient des empoisonneurs connus, assez puissants pour corrompre les instances de contrôle.

                                                    Dark Waters : Photo Anne Hathaway, Mark Ruffalo

    Raccrochons-nous aux bonnes nouvelles. Celle-ci, par exemple : la Chine a réduit de 25% ses émissions de gaz à effets de serre sur les deux premiers mois de l’année. Le COVID-19 au secours de la Terre-Mère. Et moins d'avions dans le ciel aussi; tout bon pour le climat. Absurde n'est-il pas ?

    Et encore : le 6 février dernier, Mark Ruffalo,interprète et co-producteur de Dark Waters, donnait une conférence de presse au Parlement européen.L'acteur a lancé une campagne, "Fight forever chemicals"; il a plaidé auprès des autorités pour un renforcement de la réglementation des perturbateurs endocriniens..

     

    N.B. Une recherche associant Parkersburg et DuPont sur Internet ne donne aucun résultat. Il est vrai que le groupe a changé de nom. Donc Chemours et Parkersburg, ça marche. Si vous croisez Pakersburg et usine Téflon, c'est bon aussi. Ce lien donne un descriptif du site de l'usine et de la réserve faunique intégrée à l'implantation... Édifiant!


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