• Générations à suivre

     

     

    J’opère régulièrement des coups de sonde dans l’étal du revendeur de DVD et Blu-ray  au  marché de Namur. Je sais que de petites perles sommeillent parmi le millier de titres rangés dans le désordre.

    Émotion quand je tombe sur Un monde sans pitié que je cherche sans chercher depuis des années,    vendu à prix d’or sur les sites en ligne. Ce film sorti en 1989 m’avait singulièrement irrité à l’époque. J’avais trente-quatre ans, j’étais en pleine ascension professionnelle. La dégaine d’Hippo, glandeur professionnel, m’avait tapé sur les nerfs. Je voulais revoir le premier film d’Éric Rochant (28 ans) couronné de deux Césars (meilleur première œuvre et meilleur espoir masculin pour Yvan Attal, 24 ans). Hippolyte Girardot (34 ans) et Mireille Perrier (30 ans) constituait un couple bancal tant la bûcheuse bourgeoise détonnait avec le nihiliste patenté (pas tenté par rien).

    Je me souviens avoir exprimé ma profonde irritation à des amis proches, tant la posture nihiliste  d’Hippo, effronté, insolent, dragueur, imbus de sa marginalité, m’avait mis hors de moi. Je ne me reconnaissais pas dans ce portrait provocateur de ma génération.

    -On n’a que dalle, on n’a plus qu’à être amoureux comme des cons et c’est pire que tout, s’indigne Hippo.

    -J’en ai rien à f…. de rien.

    -T’a jamais rien à faire à part enculer les mouches, s’énerve son frère.

    Prise de bec cruciale entre Nathalie et Hippo dans un café.

    -Si tu n’as besoin de personne,  alors personne n’a besoin de toi, tu  ne peux pas passer toute ta vie comme ça ! Ça m’angoisse. On n’est pas des machines.

    - Ouais, je suis une machine à vivre.           

    Ce film générationnel a pris un coup de vieux. Seuls les éléments crus de langage font mouche à la deuxième vision. Il y a  vingt-sept ans, j’ai failli suffoquer au déroulé de  journées creuses du gars vivant aux crochets de son frère cadet, petit trafiquant de drogue. C’était insupportable pour le bosseur que j’étais, aux objectifs clairs et aux opinions tranchées. La logique poussée jusqu’à l’absurde cultivée par Hippo ne pouvait que me heurter.

    Le cri d' Éric Rochant  (son blog) a certes vieilli sur la forme, mais le flottement d’une jeunesse désillusionnée est toujours actuel si l’on en croit une vaste enquête européenne sur les aspirations et  les soucis de la  génération des 18-34 ans (enquête initiée par les médias de service public de quatorze pays, déjà en France l’été dernier).

    Synchronicité avec l’exhumation d’Un monde sans pitié, la RTBF publie aujourd’hui les tendances qui ressortent des aspirations, rêves, déceptions, espoirs et autres petits bonheurs des jeunes Belges francophones en 2016. Ils sont trente mille à s’être confiés aux enquêteurs et cinquante et un mille en Flandre.

    Les jeunes voient le monde en gris très foncé. Ils se collent l’étiquette de génération des crises. Le déclin s’installe et se transmet aux générations suivantes.

    - Ils n’ont plus aucune confiance dans les institutions ( école, médias, politiques, syndicats). Ils pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire.

                                        

                    Toutefois, l’espoir est toujours latent si on considère

    - Leurs valeurs chéries : la famille, la fidélité, l’amitié, la musique…

    - Leur tiercé des préoccupations majeures : l’environnement, l’accès à l’emploi,  le système éducatif…

    - L’engagement. La moitié des jeunes sont prêts à défendre leur pays en cas de guerre (sic).

    Et surtout, la jeunesse  se dit disposée  à prendre ses responsabilités, en étant actrice du changement. Elle a le sentiment de vivre une transition et que pour un avenir meilleur, il faut commencer petit, à un niveau individuel.

    A chaque génération a son monde impitoyable et ses rêves secrets. Au soir de mon existence, Un monde sans pitié aujourd’hui me fait sourire après m’avoir indigné il y a trente ans. J’ai changé, le monde aussi. C’est plus dur actuellement pour les jeunes confrontés à un effondrement des repères traditionnels. «La terre pète un plomb», comme le dit joliment un témoin de l’enquête.  

    C’est au pied du mur que l’on voit le maçon. J’ai l’impression que la génération montante, acculée, saura  jeter les balises d’un mieux vivre, saura ralentir la course effrénée du temps incontrôlé.

    J’y crois.

                            

    Encore que comme l’analyse finement un lecteur de L'Humanité (journal communiste) répondant à une question d’Hippo,

    - Alors, quoi de neuf ?

    - Pas grand’chose. Le patronat exploite les salariés, le capital produit de la plus-value, le prolétariat se paupérise.

    Cruellement actuel.

    P.S. Curieusement, le DVD rarissime  a refleuri sur les sites de vente en ligne à un prix modéré, tout de même plus élevé que les huit euros payés à mon fournisseur attitré.

    N.B.  Le trio Rochant-Girardot-Attal a encore tourné trois fois ensemble après 1989.

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :