• Familles sur la sellette

     

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    Le festival de Cannes a dézingué la famille classique à tour de films et a décerné son Grand Prix  à Juste la fin du monde, règlement de comptes  hystérique au sein d'une famille sans père, comme toujours chez Xavier Dolan. On se demande si les auteurs cherchent l’originalité dérangeante coûte que coûte ou s’ils essaient d’esquisser le portrait de la famille post-moderne.

    Les statistiques conjugales belges révèlent que le nombre de divorces  a baissé d’un tiers tandis que les mariages diminuaient de treize pour cent ( période 2008-2014). On se marierait  moins mais mieux. En tout cas, les amoureux tardent à s’unir légalement, à trente-trois ans en moyenne. L’espérance de vie influence la décision de s’unir dans un long voyage. Les amoureux redoutent de s’engager à long terme, ils repoussent la publication des bans.

                                                               PHOTOS mariage ORIGINALES et idées mariage créatives ...

    Plusieurs films illustrent cette valse-hésitation contemporaine. La fabrique des sentiments  (sur la Trois RTBF télé le mardi 31 mai) suit les atermoiements d’une célibataire de trente-six ans. C’est un des vingt-sept films toniques et inspirants racontés dans la deuxième partie de mon livre. Chaque récit est articulé sous un angle particulier, spécifique au ressenti durant la projection et aux représentations apparues sur le champ et après décantation. Ces récits sont destinés tant aux personnes curieuses d’elles-mêmes qu’aux thérapeutes désireux de faire interagir la personne au travail avec le cinéma. Voici l’histoire d’Éloïse, ma contribution au portrait de familles .

    Envie d’aimer sa vie autant que la vie     

     Un vieux notaire décide de remettre son étude à Eloïse, son premier clerc.

    - J’aurais préféré que cela reste dans la famille mais ça n’était pas  possible. Je suis un vieil homme, il est temps de passer le relais. 

    Eloïse (Elsa Zylberstein) admet qu’une offre pareille ne se refuse pas, mais elle demande à réfléchir.

    - C’est normal, c’est une décision qui vous engage à long terme.

    A ces mots, Eloïse fond en larmes. Elle n’a personne dans sa vie, elle vient d’apprendre qu’elle souffre d’une tumeur bénigne au sein. Elle est sujette aux vertiges, elle vieillit, elle craint d’être stérile. A qui transmettra-elle l’étude le moment venu ?

    Eloïse rend visite à sa grand-mère. La famille envisage secrètement de vendre la maison de l’aïeule pour la placer en maison de retraite. La petite-fille renâcle. Si elle accepte la proposition de son patron, elle a les moyens de payer des soins à domicile et sa grand-mère demeure chez elle. La jeune génération veille sur l’ancienne. La reprise de l’étude prend un sens inespéré.

                                                                        lLa Fabrique des sentiments : photo Elsa Zylberstein, Jean-Marc Moutout  

                                                                        Ce sens qui manque tant à la vie de la belle Éloïse, elle qui voudrait séduire l’élu de son coeur, fonder un foyer, mener une vie normale ... Selon les points de vue, elle est distante et froide ou raffinée et sobre. Un nuage de tristesse filtre derrière son sourire. Eloïse ne veut rien précipiter  mais les années défilent. Elle ne cherche pas à plaire, mais elle bouscule ses principes et s’inscrit à un speed dating.                                                  

    «Sept femmes, sept hommes, sept minutes pour se rencontrer et la vie pour se revoir», annonce une charmante hôtesse.»

    Les femmes sont assises, les hommes patientent au bar. Au signal, ils foncent vers leur premier rendez-vous minuté. Les prétendantes éprouvent inquiétude et gêne durant le court laps de temps avant d’être choisie. Que dévoiler de soi en quatre cent vingt secondes, que dire pour convaincre, que montrer de sa détresse, comment éviter la mise en abîme de solitudes ?

    La Fabrique des sentiments : photo Elsa Zylberstein, Jacques Bonnaffé, Jean-Marc Moutout Eloïse pèche un avocat séduisant et un pessimiste coincé. L’avocat la promène, le pessimiste la secourt. Son cœur penche rapidement pour l’homme de robe. Mais elle ravale son émoi, incertaine de vouloir une relation mono partenaire à long terme. S’engager, c’est renoncer à sa liberté chérie. Eloïse est à la fois rebelle et fleur bleue, elle reporte la cueillette de l’amant et mari idéal.

     Longévité aveugle, non merci.

    L’époque des mariages forcés est révolue, comme celui de sa grand-mère, veuve à septante-neuf ans, mariée à dix-sept, en étant une oie blanche. Inimaginable ! Comment était-ce ? demande sa petite-fille, au bord de la déprime et terriblement indécise.

    « Tu sais, on s’habitue. Avec le temps, la vie fait des liens. Quant aux relations sexuelles, c’ était pas jojo. Et puis, il y a eu les enfants. Pour nous l’amour, c’était les enfants.»

    Une large ellipse temporelle efface  les arbres dépouillés de l’hiver. L’écran montre des pommiers en fleur et une famille bourgeoise à la campagne. La célibataire presque quadra est devenue une mère accomplie. Les enfants gambadent dans les pieds d’Eloïse et de l’élu de sa raison, le pessimiste coincé, mais prévenant. Elle a fini par se mouiller … en négociant un dérivatif à l’union longue durée, avec son compagnon conciliant. Ce soir, elle a rendez-vous avec un homme, hameçonné sur Internet.

    La Fabrique des sentiments : photo Elsa Zylberstein, Jacques Bonnaffé ...

    « - Tu sais quand tu rentres ? », lui demande son compagnon, un enfant sur les bras.

    « - Oh pas tard, sans doute… » répond-t-elle.

    Nettement plus confortable que le speed dating, non ?

    Le couple à l’épreuve de l’offre et de la demande

    Eloïse et André seraient-ils les prototypes du nouveau désordre amoureux, inscrit dans une phobie de l’engagement, circonscrite à deux profils décrits par Eva Illouz (Pourquoi l’amour fait mal, Éd. du Seuil. La sociologue lit le nouveau destin de l’amour exposé à la loi des marchés matrimoniaux).

    Soit l’engagement est différé au profit d’une accumulation de relations ayant pour principe le plaisir ; soit  la capacité même de s’engager est en jeu.Le premier profil englobe une série de relations et une incapacité à se fixer sur un partenaire. Le deuxième regroupe les personnes incapables de désirer une relation. On est soit dans le désir débordant, soit dans un déficit de désir.

    Cruel dilemme !

     

     


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