• Étoile martyre

     

     

    A l’intérieur des voiles, une femme. Elle danse une envolée florale, tourbillon de soi(e) irisé par les feux d’une nuée de projecteurs. Le papillon jaillit de la chrysalide et se dérobe aussitôt aux regards. L’artiste d’avant-garde ne salue jamais son public. Loïe a peur de se dévoiler, répugne à exposer  un physique  abhorré pourtant masqué dans une océan de tissu.

     

              

    Loïe Fuller  révolutionne la danse à la Belle époque. Elle crée une chorégraphie aérienne, déployée aux Folies Bergères et à l’Opéra de Paris. La fermière du Midwest a la vocation d’artiste chevillée au corps. Elle franchit l’Atlantique, exauçant la prédiction de feu son père : ma fille sera la plus grande artiste au monde.

    Une femme croit en elle, Gabrielle, régisseuse des Folies Bergères.Le patron du cabaret leur donne quinze jours pour monter un dispositif scénique inédit. La jeune américaine inflige les pires tourments à son corps en le sanglant de lourdes et longues baguettes en bambou qui prolonge ses bras afin de faire tournoyer des mètres et des mètres de voile.

                                                                    Loïe Fuller, la danse serpentine, 1896 (dessins de Loïe Fuller)

    Cette souffrance continue a généré un point de côté chez moi, signal d’une angoisse montante. Soko a refusé d’être doublée. Elle s’est mise en rude condition pour incarner l’incroyable exploit physique forgé au service de l’esthétique. Je me raidis à leurs douleurs auto-infligées. C’est inhumain et… nécessaire à la femme insatisfaite de son corps, qui cherche à s’en détacher dans « l’agir expressif » si bien repéré par Christophe Dejours.

    C’est la façon dont le corps se mobilise au service de la signification, c’est-à-dire au service de l’acte de signifier à autrui ce que vit le «je»… (Le corps, d'abord, p.37)

                         Label    La danseuse

    Loïe se brise le dos, se brûle les yeux sous un éclairage aveuglant. Elle écrit dans sa biographie être ravie d’avoir réussi à perdre la vue. Elle n’a plus à subir sa propre image, elle tend à l’abstraction totale de la chair pesante. Cette inclination, littéralement insupportable pour moi, trouve écho dans le refus du corps offert d'abord  à un amant impuissant et ensuite à la toxique Isadora Duncan. L’étoile montante humilie  sa muse dans une séquence inutilement explicite sur l’oscillation sexuelle de Loïe.

    Stéphanie Di Giusto tisse un deuxième sujet en filigrane (symbolisée par l’amour silencieux de Gabrielle) de la création artistique,  à savoir  le questionnement de Loïe sur son orientation sexuelle. La valse-hésitation expliquerait le martyr d’un corps voué à la sublimation, transformation du but de la pulsion, permettant l’accès à une satisfaction désexualisée et socialement valorisée. (La psychanalyse, de Freud à aujourd’hui, Dominique Bourdin, p.312).

    La Danseuse : Photo Mélanie Thierry, Soko La chorégraphe aura la satisfaction de voir ses dispositifs scénique brevetés grâce à Gabrielle, compagne dévouée des bons et mauvais jours. Loïe a réussi à valider la disparition de son corps, voulue dans une volonté de légèreté, agie jusqu’au martyr physique. La pionnière intrépide a décidé de vivre par l’art, une façon d’oublier la douleur et d’appeler la parole comme lieu de vérité -parole à opposer au silence mortifère- mais encore décision de vivre. (Le corps pris au mot, Hélène Bonnaud, p.141).

    Comme Nocturama, La danseuse (sorti le 28 septembre) n’a suscité ni plaisir, ni excitation, mais a déclenché une vision personnelle de ce qui a été montré et perçu. Donc, pas de regrets.

     

     


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