• En retrait

     

                                                                  (sorti le 31 août)

    Je suis devenu un spectateur insensible me suis-je dit après avoir vu Le fils de Jean. Pourtant tous les ingrédients étaient réunis pour toucher la fibre sensible. Mathieu apprend la mort de son père biologique qu’il n’a jamais connu. Il part au Québec l’enterrer et surtout  pour connaître ses deux demi-frères, lui le fils unique. Ce voyage éclair empêche Mathieu d’assister au tournoi de judo de son jeune fils. Mathieu culpabilise, il est bon père malgré son divorce.

    Pierre, le grand ami de Jean, héberge Mathieu à Montréal. C’est l’automne, la nature est splendide, apaisante. La famille de Pierre accueille chaleureusement le Français. Bettina, un des filles de Pierre est séparée, elle aussi. Sa sœur vit en Australie, une épreuve pour la mère. Des liens se tissent doucement entre ces êtres attristés, porteurs de secrets et de silences.

     Philippe Lioret continue à sonder les arcanes familiaux, d’une caméra pudique et attentive. La paternité, la fratrie, la séparation,  tous ces thèmes sont épelés à petits traits fugaces, comme si la réalité ne surgissait que dans le non dit. Un regard, un sourire, un soupir, quelques mots lâchés au petit matin devant un lac embrumé, jalonnent des questionnements identitaires condensés sur quelques jours d’apprentissage de la perte.

     

                                                                                             J’ai bien vu et lu la partition d’un cinéaste sensible, soucieux de « faire des films pour les spectateurs et non pour le public ». Il s’adresse à chacun et non à cette « masse informe qu’est le public ». Néanmoins, je suis resté éloigné d’une belle histoire, se déroulant en outre dans un pays que j’adore, montré sous ses plus beaux atours. J’ai gardé ma posture d’observateur,  laissant ma subjectivité en sommeil.

    J’ai repris l’ouvrage La direction de spectateur et le chapitre sur le refus spectatoriel a retenu mon attention : ce qui est éprouvé sonne comme une émotion étrangère au soi. Le film ne prolonge plus le sujet. Le sujet est en rupture avec le film, même avec ses émotions qu’il n’arrive plus à faire siennes.

    J’ai refusé d’être dirigé, de suivre les intentions du réalisateur. Or, chaque fois que l’individu devient spectateur, il accepte tacitement d’être dirigé. Si je regarde un film en étant attentif  à ma position de spectateur, je suis en deçà du spectacle, je ne me fonds pas dans le film.

                                                                 

    Certains parleront de désensibilisation, de clivage face à une thématique douloureuse dans mon parcours. Ce seraient des « maux » trop forts pour qualifier ce qui m’arrive maintenant quand le cinéma me parle de père perdu. Je crois avoir enfin tourné la page et avoir acquis le relâchement souhaité envers ce qui  a été, n’est plus et ne pourra plus être. La perte est actée, réelle, mais n’est plus vivace, réactivée à satiété.

    Je ne me suis identifié  à aucun personnage du Fils de Jean alors que Lioret dit avoir été partie prenante du roman de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, lu il y a dix ans. Il n’a gardé que des mots-clés placés dans un film encore imprégné de son émotion de lecteur. L’identification, c’est le début du cinéma, affirme-t-il.

                                                             

    La littérature constitue fidèlement un vivier pour le cinéma. C’est aussi un puits de rencontres et d’ambiances. Je prends momentanément plus de plaisir à lire qu’à voir. J’accroche aux auteurs tels qu’Anna Enquist (musicienne et psychothérapeute) qui mêlent leur univers professionnel à l’imaginaire du roman introspectif, couchant le quotidien minutieux dans une écriture très parlée. Comme Toni Erdmann ou Le fils de Jean, les protagonistes de l’écrivain néerlandaise souffrent en silence.

    Jens Christian Grøndahl joue la même musique des sentiments  ténus dans Les bruits du cœur où je relève une phrase qui explique peut-être mon retrait en tant que spectateur impliqué.

    Il s’agit d’un instant à la fois calme et tendu qui oscille dans le vide immobile, entre le souvenir et l’attente.

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 5 Septembre 2016 à 15:06
    argoul

    Voir trop de films tue-t-il l'empathie pour le film ? Le détachement était-il préalable au spectacle, comme une mise à distance inconsciente ou volontaire ? Avoir lu avant le thème du film et ses critiques peut-il influencer le regard que l'on porte sur lui ?

    J'aime pour ma part voir les film bien après leur sortie, et sans lire (ou me souvenir) des critiques plus ou moins ignorantes ou vaniteuses du petit entre-soi bobo-centré de ceux qui trustent les places de critiques officiels.

    Je n'ai pas vu Le fils de Jean.

    2
    Lundi 5 Septembre 2016 à 17:31

    Trop de film tue le cinéma, comme le trop plein de livres. Actuellement, je vais une fois par semaine dans le noir relatif. Cette fois, j'étais dans de mauvaises dispositions, je n'avais pas envie de sortir. Je crois surtout être conditionné  par la lecture de textes puissants au regard desquels un film, même bien construit, me paraît mièvre. Quand je suis perplexe, je lis beaucoup après, des interviews, des points de vue, les romans qui ont généré les images. Si tu vas voir les films bien après leur sortie, tu pourras toujours lire les textes relatifs aux 214 films abordés icihappy

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :