• Du grand art italien

     

     

    « Dire que ta maman est encore vivante, c'est un mensonge anodin pour les autres, pas pour toi. Ta maman est morte, Massimo, tu dois accepter la réalité. Pleure toutes les larmes de ton corps, dis ta peine et puis repart de cette douleur. C’est un nouveau début.»

     

     

                                                          Fais de beaux rêves : Affiche   (14 décembre en Belgique, 28 décembre en France)

    Le padre, professeur d’astronomie, prononce ces paroles de l’évidence sous un dôme constellé d’étoiles, des astres pareils à ceux du mur contre lequel était adossé le cercueil de la « Mama ». Ce souci du détail signe une mise en scène rigoureuse, fluide et d’une beauté captivante. A septante-sept ans, Marco Bellocchio signe le grand œuvre de la maturité, ému par la relation fusionnelle entre un fils et sa mère, décrite dans un roman autobiographique à succès de Massimo Gramellini (traduit en français). La réalisation articule trois époques différentes de la vie d'un orphelin, toujours blessé à vif trente ans après le départ brutal de maman. Impensable : « elle ne serait pas  partie sans me dire au revoir.» Le père se tait, il ne montre pas la dépouille de la mère chérie à l’enfant consterné et révolté ; l’église essaie de dédramatiser en assurant que la défunte vit des jours heureux au paradis. Massimo n’en croit pas un mot, accueilli dans la famille de sa tante avant d’être flanqué d’une gouvernante revêche dans le grand appartement paternel de Turin, à deux pas du stade de la Juve adulée.

     

                                                                         

    Massimo veut savoir de quoi sa mère est morte réellement. Ce secret de famille pressenti l’obsède. L’adulte devenu journaliste à La Stampa, un des grands quotidiens nationaux italiens, est sujet à des crises d’angoisse. Une des plus belles séquences du film -  qui en comporte beaucoup – le voit perdre pied quand il reçoit  une vieille boîte d’allumettes de sa mère. Le passé revient à grande vitesse. Massimo perd sa respiration, son cœur bat la chamade, il téléphone aux urgences. Une voix de femme médecin l’apaise, lui dit les gestes qui sauvent. Massimo se plante devant un large miroir, il respire contre la glace et voit la buée de son souffle apparaître et disparaître. Il ne va pas mourir, magistral ! Et si vous regardez bien, vous verrez un objet reflété dans le miroir, signe de l’immense talent de Bellochio, attentif à placer des jalons visibles et invisibles sur le chemin du chagrin.

                                                       

    Une autre séquence que je ne détaille pas restera dans les mémoires. Elle se déroule à Sarajevo durant le siège de la ville en 1992. Massimo est à nouveau confronté à la mort  brutale d’une mère, tuée sous les yeux de son fils, vertigineuse mise en abyme de la blessure originelle de l’enfant incrédule. La mort rôde sur Fai bei sogni, paroles ultimes de la mère à Massimo endormi. Un dernier décès, celui du père, amorce le rebond de Massimo, noyé dans le tri des affaires familiales. Le sage rédacteur en chef de la Stampa enfonce le clou salvateur. Il connaît la douleur permanente de son poulain et lui demande de l’exprimer en réponse à la lettre d’un lecteur. « Écris, écris, et surtout ne te relis pas. » Injonction et permission, Massimo est mûr pour alléger le fardeau porté depuis ses neuf ans. Les mots coulent tels des larmes, touchent tellement de lecteurs que l'auteur fuit vers la lumière d’un foyer hospitalier et d’une femme amoureuse. Là, son corps se déride enfin, sur un air de twist endiablé, qu’il dansait petit avec sa maman.

            Marco Bellochio témoigne d’une maîtrise parfaite dans l’articulation temporelle d’un récit éclaté sur une trentaine d’années. Fais de beaux rêves envoûte et enchante le spectateur. Nous avons longuement parlé du film et de la vie en général autour d’une collation prise après la projection en compagnie de mon épouse et d’une de ses amies d’enfance. « Plus j’y pense, plus ce film me parle », dit cette fine connaisseuse de l’Italie. Nous voulions voir ce film avec elle, c’est la raison de ce billet tardif. Elle nous a éclairés sur les périodes de l’histoire balisées par la télévision au cours du récit, notamment l’époque de tangentopoli, le scandale des pots de vins, l’opération Mains propres… Puis nous sommes passés à d’autres sujets de conversation, pour en revenir à notre séance, en fin de repas. Une longue décantation avait commencé. Fais de beaux rêves court encore dans une quinzaine de salles en Belgique (à Bruxelles et à Tournai) et dans plus de deux cents en France. Foncez voir ce chef d’œuvre d’un grand cinéaste au faîte de son art. Et quelques jours plus tard, cap sur La La Land, que nous allons voir ce dimanche en compagnie d'une douzaine d'amateurs de bonnes toiles. Vive la joie en 2017 !


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