• Dilutions

     

     

     

    Le massacre de Paris a été maintenu entre parenthèses lors de l’atelier Cinémouvance consacré hier au deuil. Le thème du jour était encore sensible chez la plupart des quatre participants à une journée placée sous le signe de l’apaisement.


    Le mot deuil transposé en anagramme donne dilue, verbe idéal pour alléger la perte d’un être cher.


    « Je suis toujours dans l’émotion un an après le décès de mon mari. J’avais besoin d’en parler, dit cette participante, veuve à soixante-deux ans. Oui, ça s’est un peu dilué. Les volets se sont ouverts.»

    Elle a écrit ouverture sur le certificat que j’ai demandé d’établir en fin de journée, une fois revu trois séquences de Rabbit Hole, le film du matin.»

                            Trou de lapin https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a7/Rabbit-hole-0294.jpg/1280px-Rabbit-hole-0294.jpg Rabbit Hole


                  Un des extraits inspire le certificat que s’est octroyé cette deuxième participante septuagénaire.


                      «Je vis en étant moi telle que je suis, sans me sentir coupable», écrit-elle en substance.

    Cette culpabilité qui taraude Becca. Elle se reproche d’avoir lâché du regard son fils de quatre ans mort sous les roues de Jason. Ce jeune garçon culpabilise à mort. Sa peine émeut Becca jusqu' alors murée dans sa douleur. Elle entrevoit la possibilité de quitter son isolement et de lâcher son agressivité


    Becca et son mari Howie éclusent leur chagrin, cloîtrés dans leur bulle. Becca évacue de son champ de vision le moindre effet du disparu : dessins sur le frigo, jouets, habits. Elle se défoule sur sa sœur et sur sa mère. Howie, c’est l’inverse. Il a gardé le chien placé en pension chez sa belle-mère ; le siège de Dany est toujours fixé à l’arrière de la voiture. Le père dort mal, il regarde les vidéos familiales durant ses insomnies.


    L’une fait le vide, l’autre s’accroche aux objets rappelant le disparu. Les différences sont pointées en sous-groupe, de même que les signes avant-coureurs de changement.


    «Le décès de ma mère a forgé toute ma vie. J’ai dû me prendre en charge, j’ai traversé seule une série de deuils, je veux approfondir le travail sur les émotions, au service d’autrui " explique puis note sur son certificat une troisième participante beaucoup plus jeune.


    La conscience de la mort révèle des besoins vitaux et des désirs irrépressibles. Elle interroge le sens de la vie. Le deuil repositionne l’identité après quarante ans de vie avec un époux «qui s’occupait de tout, dont je dépendais énormément. Il m’a laissé un bagage formidable mais qui suis-je maintenant ? »


    Les apports mutuels entre défunt et vivant animent de nouvelles conversations en duo. Un souvenir remonte chez l'unique participant masculin : j’ai repensé à la fois où j’ai écouté attentivement mon père pendant cinq-six heures. Il avait besoin de parler.»


    L’élaboration du deuil, les bouleversements de l’existence sont abordés dans le dispositif du témoin extérieur. Les récits font l’objet d’une re-narration par un témoin attentif aux mots employés, à la résonance de l’histoire avec la sienne, aux projets esquissés. Le narrateur initial réagit à son tour à la perception sélective de son témoin. Ce dispositif favorise un sentiment de reconnaissance et d’estime de soi. Il est très apprécié pour son effet rebond. La demi-heure d’aparté est très volubile. 

    Lettre Manuscrite Signée André DE Fouquières Xxème | eBay Elle raconte son apaisement après avoir adressé une lettre à son père décédé et l’avoir enterrée                                                         ensuite au pied de sa tombe. Une lettre exprimant colère et gratitude.

     

                                                                  La vie reprend pas à pas un cours normal.

    « Je l’ai compris en voyant une fleur minuscule pousser dans l’interstice entre deux briques, à une endroit sans rien pour la nourrir. La vie est plus forte que tout.»


                     Une vie qu’un participant s’engage à poursuivre en passant plus de bons moments avec ses proches.

                 Une vie bien investie rend la mort plus supportable. Plus la mort est intégrée à la vie, moins elle effraie.


    Je pourrais encore vous parler de « cette vie au bout des doigts» qui a procuré une sensation de bien-être à une participante voyant sa partenaire caresser le chat venu se lover sur des genoux accueillants. Le corps engrange en mémoire implicite les émotions refoulées et non verbalisées. L’atelier a effleuré cette mémoire spécifique des chocs qui attendent d’être racontés pour désamorcer un malaise physique inexplicable.

    Je m’arrête ici, en proie à une grosse fatigue mentale; je me heurte à l’inanité des efforts déployés à rendre pleinement

    une journée riche en émotions, en récits, en surprises;
    une très belle journée en mouvement, vécue dans le respect, l’écoute et la tolérance, trois valeurs indispensables à la vie toutes communautés confondues.


                                                                  A vous Paris et le reste du monde.

     


  • Commentaires

    1
    Coumarine
    Dimanche 15 Novembre 2015 à 22:25

    non Patrice, tes efforts pour parler de cette journée sont payants!

    je me sens riche d'avoir lu cette note, d'avoir rencontré quelque peu les participants à ton atelier, et leurs histoires si remplies d'humanité

    Merci pour cela!

    2
    Lundi 16 Novembre 2015 à 10:29

    J'aurais voulu ajouter que plusieurs perpétuaient la mémoire du défunt en poursuivant son oeuvre, en  intégrant certaines de ses valeurs,  en créant une relation originale avec le disparu.

    Mais bon... si tu dis que quelque chose passe à travers les  dilutions, je souscris volontiers à ton retour encourageant.

     

    3
    madsol
    Samedi 21 Novembre 2015 à 19:04

    Je suis admirative de ta délicatesse et de ton immense culture qui ne sert qu'à alimenter ta narration sans jamais en imposer.

    J'aime beaucoup lire ces petites chroniques pleines d'enseignements quels qu'en soient les sujets.

    4
    Samedi 21 Novembre 2015 à 19:18

    Je rentre d'avoir vu "Notre petite soeur," le quotidien sensible et riche de quatre soeurs unies et complices, soudées par la défaillance parentale. Bruxelles a baissé les volets et les médias amplifient à l'envi l'emprise de la terreur. Nos esprits sont pris en otage. Triste et donc joie à lire tes mots encourageants. Merci Madsol   

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