• Défragmentation

     

    La sortie d’un film prend parfois un détour tortueux. Nos souvenirs sort le 27 avril en Belgique et en France un an après sa sélection en compétition officielle au festival de Cannes. Initialement prévue le 9 septembre, la distribution a été reportée sine die date à la suite d’un accueil sibérien sur la Croisette. Finalement, le dernier petit de Gus Van Sant apparaît sur les écrans au printemps, on ne sait trop pourquoi, probablement avant  une sortie DVD. Le film a changé de nom plusieurs fois, The Sea Of Trees et La forêt des

    songes précédant Nos souvenirs.   Nos Souvenirs (2016) - Gus Van Sant

     

    Dès le premier quart d’heure, je me rappelle des critiques lues à l’époque. Je me souviens d'abord des huées du public, du Japon et d’une forêt prisée des suicidaires. Ce voyage initiatique de la mort à la vie et vice versa ne laissera aucun souvenir impérissable. Le périple est construit en aller-retour sur les relations d’un couple essoufflé et au présent d’un parcours de survie dans la mer

    d’arbres d’Aokigahara, au pied du Mont Fuji.  

                                                                                                                                                Arthur apprend sur Internet que la forêt labyrinthique ne rend jamais les corps des suicidés. Il se rend au Japon, fidèle à la promesse faite à Joan : mourir dans un endroit parfait. Sa femme redoutait tellement de finir seule dans un hôpital impersonnel. Arthur dévie de son projet sacré. Il rencontre un suicidaire japonais qui a changé d’avis. Il l’aide à retrouver le chemin de la sortie au péril de sa vie.

                                                                     

    L’endroit idéal pour mourir devient l’enfer et y succomber serait trahir sa promesse. Donc place au raid de survie, entrecoupé de retours au passé, dessinant en creux les vertus de l’amour. C’est cousu au gros fil naïf, dans une étoffe mystique Shinto grossière, l’intérêt résidant surtout dans les flashbacks sur l’érosion du couple et le mystère d’une nature impénétrable.

    Je saisis l’occasion de dire un mot sur la consistance des souvenirs. Arthur se souvient uniquement des moments pénibles vécus avec Joan et du basculement opéré à la maladie de sa femme. «A ce  moment, rancœur, querelles, hypocrisie sont mises au placard»,

    confie-t-il à son comparse nippon. Certains souvenirs sont indélébiles. Ils ont liés à un lieu,    à un événement, à une émotion. J’ai toujours en mémoire l’impact  sur mes parents de l’assassinat de John Kennedy appris à la radio un soir de novembre 1963. J’avais huit ans. Mon père écoutait une émission brusquement interrompue par l’annonce de la terrible nouvelle. «Kennedy est mort», a-t-il dit consterné, et ma mère s’est mise à pleurer.

    C’est à jamais gravé dans ma mémoire, le souvenir est consolidé. Je ne dois pas le reconstituer. Je vois encore le salon, la radio, mon père assis près du poste, ma mère debout en larmes et moi étonné de voir mes parents aussi touchés. Ensuite, je suppose que mon père m’a expliqué qui était le mythique président des États-Unis. En supposant, j’imagine une suite plausible à un souvenir bien ancré. La plupart du temps, les souvenirs sont reconstruits partiellement et inconsciemment à chaque évocation, sur la base de fragments, de désirs ou d’anxiété.

    Cette nouvelle version doit à son tour être reconsolidée dans la mémoire à long terme. Des techniques comme l'EMDR (efficace pour le stress post-traumatique) ou le balayage oculaire stimulent les associations d’idées et de sentiments reliant des événements espacés dans le temps. Les souvenirs sont reclassés d’une manière opérationnelle, les plus importants étant placés au-dessus de la pile.

                                                 

    La résurgence et la nature des souvenirs dépendent de l’état psychique, des états d’âme, de l’humeur du moment. Arthur ressent de la culpabilité à l’égard de Joan. Cette culpabilité oriente la sélection vers des souvenirs confortant ce sentiment. Il regrette sa tiédeur affective, il est triste d’avoir perdu Joan sans lui avoir exprimé l’amour réel qu’il éprouvait pour elle.

    Coincé dans les bras noueux de la mer des arbres, Arthur rumine sa culpabilité, la transcende sous l’impulsion de son mentor japonais. Les  souvenirs noirs passent à l’arrière-plan et sombreront bientôt dans l’oubli, lestés d’un sens nouveau. Place nette aux souvenirs heureux, au rebond vital.

    Voilà ce que m’a inspiré une heure cinquante de cinéma quelconque. Je n’ai finalement pas perdu mon temps.

     

     

     

     


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