• De la mort à la vie

     

     

    Je continue à accumuler les lectures sur le deuil à la veille du week-end de Toussaint. J’ignore encore si j’aurai assez de participants à l’atelier de ciné-thérapie du quatorze prochain, mais je sais déjà que mon regard sur le deuil et la mort aura changé.
    Sept personnalités évoquent leurs expériences avec la mort dans un livre de témoignages paru ce mois-ci chez Albin Michel, sous le titre Les morts de notre vie.

                                                  Les morts de notre vieTrois questions identiques leur ont été posées :


    - «Quelle relation avez-vous avec vos morts, avec leur présence, leur souvenir, leur dépouille, les objets qu’ils ont laissés ?
    - Pensez-vous quelque fois, souvent ou de manière obsessionnelle à votre mort. Ou jamais?
    - Le jour de votre mort, comment imaginez-vous rassembler vos êtres chers, vos survivants, vos héritiers et quelle destination donnerez-vous à votre corps?»


    Les réponses entremêlent toujours souvenirs d’enfance, émotions, pensées, dans une plongée au plus profond de l’intime. Les témoins ont tenu à être le plus au clair possible avec la sœur jumelle de la vie.


    Juliette Binoche raconte (p.244-45) qu’enfant, sa « grande réjouissance » était de partager équitablement les fleurs sur les tombes.

    Avec sa cousine encore, elle embellissait les sépultures sommaires des bébés.


    « Nous prenions le temps de faire des contours attentionnés, nous dessinions avec des cailloux, des cœurs , des fleurs, des formes géométriques.»


    Ne dit-on pas que la capacité à se séparer de ses proches augmente si la personne a été confrontée très tôt à la mort. Plus la mort est intégrée à la vie, moins elle effraie.


    «Justement, les jeunes ne vont plus sur les tombes, se plaint un vieux couple chez mon boucher. C’est dommage.
    Moi, je continue à aller au cimetière à la Toussaint, répond mon ami P.. C’est une habitude. Quand j’étais petit, mon père m’y emmenait tous les dimanches.»

     

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    Nos enfants aussi respectent ce rituel de recueillement, où le temps ralentit, où la vie s’arrête un peu en compagnie des défunts. Peut-être, les aînés de nos petits-enfants voudront-ils voir l’endroit où leurs aïeux reposent, eux dont on leur parle de temps en temps. Un pont s’établit ou se rétablit entre les générations. Ce sont mes enfants qui m’ont amené à faire la paix avec mon père qu’ils n’ont jamais connu, en me demandant de leur montrer où il était enterré longtemps après son décès.


    Je suis toujours étonné et ravi d’entendre nos enfants raconter des anecdotes vécues avec leur grand-père maternel. Il nous arrive encore de découvrir une facette insoupçonnée d’un parent pourtant proche. Parler du défunt, c’est le rendre vivant. C’est l’inscrire dans la continuité de la lignée familiale. Et donc, tournée générale des cimetières samedi et dimanche à la santé des disparus ici-bas, si présents dans nos coeurs. Cultiver le souvenir aide à fertiliser la perte.


    Mes lectures préparatoires à l’atelier reconnaissent à la mort la faculté d’arrimer solidement à la vie. Une vie accomplie adoucit notre

    finitude. Le dramaturge Daniel Mesguich, un des sept témoins interrogés, « a plutôt peur de ne pas vivre que peur de mourir.» La mort rend la vie précieuse. (p.190)


    Chacun fait ce qu’il peut comme il peut face à l’issue fatale. Certains choisissent l’heure de leur mort, lassé de la maladie. Dans le très sobre Quelques heures de printemps, Yvette est décidée à franchir le pas. Son fils de quarante-huit ans, éberlué, accompagne sans la comprendre la dernière volonté de sa mère.

    Quelques heures de printemps : Photo Hélène Vincent, Vincent Lindon

                             Ces deux porcs-épics auront le temps de faire la paix. Partir et rester en bons termes facilite le deuil.


    Cette année, je n’aurai pas à chercher ce qui me rattache encore à mes morts. Je sais qu’ils font partie de moi et qu’ils m’ont permis de devenir ce que je suis, en accord ou en évolution avec ce qu’ils ont été.Il est rassurant de savoir que nos enfants et leurs descendants approfondiront la trace que nous laissons sur terre. Cette rémanence apaise. Je sais maintenant pourquoi j’aime tellement me promener en bord de mer, à contempler le flux et reflux inlassable d’une vague qui ne cesse de renaître à elle-même.

     

                                                                       Lectures vivantes



    Comment j'ai vidé la maison de mes parents             Cinq méditations sur la mort           Le Jardin d’Épicure

     

     

                                                  Prochain atelier de ciné-thérapie le 14 novembre        


  • Commentaires

    1
    Coumarine
    Mardi 3 Novembre 2015 à 12:22

    Patrice, ton billet est merveilleux: profond et interpellant

    Les questions posées aux auteurs du livre me donnent envie d'y répondre, d'approfondir ma relation avec mes morts...

    Merci !

    (les images n'apparaissent pas, du moins pour le moments...)

     

    2
    Mardi 3 Novembre 2015 à 12:35

    Merci Coumarine.

    Les images devraient réapparaître. Parfois, elles disparaissent lorsque je retouche un texte.

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