• De l'excès à l'intensité modulée

    Une photo retient le regard. Depardieu en chaise roulante, ce n’est pas du cinéma, c’est à l’aéroport de Los Angeles. Massif, lunettes noires, sac de voyages sur les genoux, l’acteur se laisse pousser vers la sortie. Une sortie qu’il semble chercher posément dans un suicide lent à l’alcool. Quand il s’ennuie, dit-il dans une interview au magazine So Film , il boit. Du matin à la nuit, de la matinée au soir.

    Le géant a des pieds d’argile. Les jambes se dérobent, fatiguées de porter le poids de l’ennui, d’une vie endeuillée par la perte prématurée d’un fils. Je cherche à comprendre le tourment infligé par la star à son corps. Je me souviens du svelte Samson dans Barocco (1976) qui enflammait le cœur d’Isabelle Adjani. Je ne voudrais garder que cette image en tête, pourtant la chaise roulante s’entête à remplir mes yeux. Non que je plaigne celui qui reste un poids lourd du cinéma français, mais la glissade compulsive d’un être vers sa déchéance, représente une énigme incongrue.  

    Depardieu assume ses excès et avoue une « inaptitude au bonheur» qui le pousse à «chercher  des portes de sortie.» Le cinéma lui offre un exutoire inextinguible. Trois tournages sont au programme de Gégé, dont un avec Isabelle Huppert, 40 ans après l’avoir eue comme brève partenaire dans Les Valseuses. Est-ce de la nostalgie ou  le désir de s’épancher auprès d’une femme de sa génération ? Ou une expérience cathartique ?  The Valley of love raconte les retrouvailles d’un couple après la mort de leur fils.  Celui-ci leur demande dans une lettre posthume de se rendre dans la Vallée de la mort aux Etats-Unis…

    Après Drôle d’endroit pour une rencontre en 1988, Depardieu écrit une lettre à Catherine Deneuve, publiée dans Lettres volées, Ed. J.-C. Lattès. Il la remercie de l’avoir écouté décharger ses angoisses. Le couple mythique s’est soudé huit fois à l’écran.  

                       Potiche : Photo Catherine Deneuve, François Rozon, Gérard Depardieu                                                   

      

    Il est particulièrement touchant dans Potiche. Leur  tendresse mutuelle est perceptible  dans une scène où Depardieu, fier comme Artaban, emmène la  grande Catherine au bal, flattée et discrètement rayonnante. Magique ! Le temps n’a plus de prise.

    Peut-être que le grand Gérard s’accroche au monde fictionnel du cinéma  et à ses détours improbables pour s’alléger du temps réel, morne et triste. Le cinéma initie bien des imaginaires, fondus dans la diégèse, un terme spécifique au septième art définissant l’univers fictif  construit à partir des données du film. Le mot provient du grec diêgêsis : récit, narration.   

    L’espace-temps d’un film, les acteurs racontent et se racontent des histoires supplétives, vivent des vies par procuration, s’affranchissent de la pesanteur de leurs manques, noient des blessures à vif. Les plus « exposés » étirent l’espace fictionnel dans la vie réelle, en plongeant dans l’addiction ou la frénésie, espérant revivre l’ivresse d’être autre, d’être intemporel.  

    Personnellement, le cinéma me permet de ressentir des émotions indicibles. L’expérience intense, renouvelée modérément, éclaircit l’existence. Le ressenti prend sens dans les mots émergents après la projection, adressés à des interlocuteurs intéressés.

     

     

     


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