• Coup de foudre pudique

    Je prépare activement le Panorama des Pratiques narratives francophones où j’aurai le plaisir de présenter les ateliers Cinémouvance à un parterre de praticiens narratifs. Comme rien ne m’attire vraiment dans les salles et que le récit de La fabrique des sentiments puisé dans mon livre, Le cinéma, une douce thérapie, semble avoir plu à un grand nombre, je vous livre un deuxième film narré à ma façon, toujours sur le thème de l’engagement affectif. Je rappelle que ces narrations sont des amorçages destinés tant aux personnes curieuses d’elles-mêmes qu’aux thérapeutes désireux de recourir au cinéma dans leur pratique. Les films proposés sont disponibles en DVD ou en VOD.

                                                                             

    Après les atermoiements d’Éloïse toujours célibataire à trente-sept ans, place aux tergiversations d’Oliver, graphiste déprimé, subjugué par un père qui vire sa cuti à septante balais. Le paternel débridé constitue une source d’inspiration autant qu’un puits d’angoisse. Il faut bien commencer quelque part, risquer la vulnérabilité, rejoindre les Beginners.

    Etre réel, ça prend du temps

    Oliver (Ewan McGregor) vide la maison de son père, décédé d’un cancer du poumon à septante-neuf ans. Il emporte quelques caisses de souvenirs et Arthur, un Jack Russell philosophe, qui comprend la langue des humains  (cent cinquante mots) mais ne la

    parle pas.  Beginners : photo Ewan McGregor, Mike Mills Les réflexions du chien s’affichent en sous-titres, essentiellement pour encourager Oliver à dénicher la compagne idéale. A trente-huit ans, ce grand garçon lunatique cumule les ruptures et pose un regard désenchanté sur son existence. Il dessine d’ailleurs une histoire de la tristesse, émotion héritée de ses parents qui ont passé leur vie à simuler le bonheur. Les quarante-quatre années de mariage parental ont été bâties sur une concession réciproque. Hal (Christopher Plummer) acceptait  de  réprimer son homosexualité tandis que Georgia reniait sa judaïté.

    Hal s’éclate vraiment à la mort de sa femme. Il affiche radicalement  son orientation sexuelle à septante-cinq ans et vit follement ses quatre dernières années. Il emménage avec un homme qui pourrait être son fils, il milite dans  le mouvement gay. Il continue à

    mordre voracement dans la vie malgré un vilain cancer. Beginners : photo Christopher Plummer, Mike Mills Oliver assiste médusé et un brin admiratif à la mue de son père.

    Quatre mois après avoir enterré son paternel, Oliver, toujours très éprouvé, se rend à une soirée costumée, déguisé en docteur Freud. Une jolie actrice française (Mélanie Laurent), de passage à Los Angeles, se couche sur son divan. Anna est aphone, elle parle en courtes phrases écrites sur un carnet. Elle perçoit immédiatement la détresse d’Oliver sous sa barbe de psychanalyste. Elle écrit :

    - Que fais-tu, si triste, dans une fête ?

    Oliver baisse la garde. Ils dansent, boivent et passent une nuit à «juste dormir». Au petit matin, ils quittent l’hôtel  où Anna vit des nuits sans lendemains entre deux tournages. Ils marchent côte à côte, on les voit de dos dans le couloir, le chien suit légèrement en arrière. Leurs bras pendent le long du corps. La main d’Oliver se rapproche du poignet d’Anna, il prend sa main, elle prend la sienne. Commentaire d’Arthur commente : «celle-là, il faut la garder».

    Le deuil dilué dans l’amour

    Oliver et Anna improvisent les codes d’une relation impromptue, façonnée au jour le jour, imprégnée de fantaisie et de loufoquerie. Ils refusent d’envisager une union durable, ils ne connaissent pas les termes d’un contrat affectif à durée indéterminée. Oliver sait seulement qu’il récuse l’exemple de ses parents, fondé sur la simulation et la dépendance. Il se souvient de sa mère dépressive, errant dans la grande maison aux larges baies vitrées. Ce qui subsiste dans son esprit, c’est la rage de vivre tardive de son père. Il se remémore les moments privilégiés passés au chevet de Hal, de ses insomnies joyeuses, de ses conseils tardifs, intimant à son fils de se caser et de ne pas gaspiller son temps ici-bas.

                                                     Beginners : Photo Ewan McGregor, Mélanie Laurent, Mike Mills ...

    Inspiré par son père, Oliver ose déclarer sa flamme. Anna se demande si elle pourra compenser la mort de Hal.  Une mélancolie douce enveloppe leurs sentiments pudiques. Un piano effleuré du bout des doigts surligne la fragilité des débuts.

    Les personnages dévoilent leur vie intérieure et leur crainte latente d’un quotidien au fil étiré d’une espérance de vie allongée. Leur valse-hésitation tourne sur l’air du temps, Oliver et Anna brident leur envie de couple. Ils manquent de modèles, ils testent leur désir. Ils se quittent mais ne rompent pas. Ils se croisent et se rejoignent. Assis au bord du lit, ils échangent un regard timide.

    - Et si on essayait de vivre ensemble, suggère Oliver.

    - Oui, répond Anna, comment fait-on ?

    Fondu au noir.   

    Mike Mills a écrit son deuxième long-métrage cinq  mois après la mort de son père. Le deuil a libéré son écriture. «Il faut tout écrire. Tout ce qui vous fait peur. Tout ce que vous n’avez pas fait. Tout ce que vous n’avez pas entrepris.  Pour moi, le chagrin, c’est courir dans une forêt obscure, courir à toute allure, pour tenter de rattraper quelque chose. Je voulais que le film donne une folle envie de s’accrocher à la vie».

    Longue vie aux néophytes.

     

     

     

     

     


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