• Conversations conversions

     

    Les praticiens narratifs soignent des histoires, non des personnes. Ils interviennent sur la manière de faire le récit. Le thérapeute ne sait rien. L’expert, c’est la personne qui consulte, elle en sait plus sur elle-même que quiconque.  Le thérapeute narratif manifeste une curiosité sincère en posant des questions dont il ignore les réponses. Des questions ouvertes, comment plutôt que pourquoi.

    - Je n’ai jamais été heureux

    - Qu’est-ce que c’est être heureux pour vous ?  Ou racontez-moi quand vous êtes malheureux …

    Le praticien narratif se déloge de la position du « sujet supposé savoir ». Il aide le client à recomposer sa narration de sa situation et construit dans la relation avec son partenaire de conversation une réalité ouverte au changement.  L’objectif est d’aider le client à reprendre du pouvoir sur sa vie, à le reconnecter à ses valeurs, intentions, compétences,  talents négligés.

    Nous sommes loin de la psychanalyse comme l’était Georges Devereux lorsqu’il a noué une connivence thérapeutique avec  un patient exceptionnel décrite dans le film Jimmy P. psychothérapie d’un indien des plaines. Jimmy n’a pas l’air malade, il est un interlocuteur idéal pour des conversations sur le sens de la vie et de son histoire. 

    Le contact fut bon et la sympathie suffisante, note Georges Devereux (Mathieu Amalric) après son premier entretien avec Jimmy Picard  (Benicio Del Toro), un indien américain, vétéran traumatisé de la seconde guerre mondiale.

    Lors de cette première rencontre cruciale dans un traitement psychologique, Georges questionne Jimmy sur la signification de son nom en Pikani, la langue des Blackfoot. « Ca veut dire tout le monde parle de lui », répond Jimmy, étonné de la demande de ce docteur bizarre, qui note tout ce qu’il dit. Jimmy se sent rétabli dans sa culture d’origine par ce curieux savant qui a vécu deux ans avec les indiens mojaves. L’intérêt porté à ses racines sort Jimmy de son mutisme. Le courant passe, le travail commence dans un cadre  archi anti-conventionnel.

    Devereux, un des fondateurs de l’ethnopsychiatrie, est considéré comme un marginal dans la profession. Excentrique, exubérant, exalté, le «docteur» parle beaucoup durant les entretiens quotidiens d’une heure avec Jimmy. Il montre ses notes, il évoque ses rapports délicats avec les femmes, un  point commun avec son patient. Georges accompagne Jimmy à la poste, au cinéma, en promenade. Il lui demande d’évoquer ses souvenirs, de raconter ses rêves. Il l’invite à peindre à mains nues.

                                                                      

    Spécialisé dans les troubles psychologiques et psychiatriques des militaires revenus du front, l’hôpital de Topeka a requis ce thérapeute très intuitif pour établir un diagnostic à propos de quelqu’un qui est «peut-être psychotique ou simplement un indien dont la personnalité et le comportement échappe partiellement  aux compétences médicales». A part d’atroces migraines, Jimmy est un ancien combattant invalide en parfaite santé. Il se demande d’ailleurs pourquoi il a été admis à Topeka. Il a subi une batterie de tests médicaux, en étant extrêmement tendu, persuadé que si on lui ouvrait  le cerveau, il mourrait. Les examens n’ont rien décelé, mais les maux de tête taraudants subsistent et le plongent dans une détresse aiguë. Personne ne lui adresse la parole. Sa solitude parmi les déments le rend fou.

     Un tête-à-tête captivant

    Devereux établit rapidement que Jimmy n’est pas schizophrène, comme le pressentait le collège d’experts. Au fil des séances vécues au jour le jour, une connivence s’installe entre l’indien placide, costaud, catholique et le hongrois, bouillonnant, frêle, athée. Exit les termes savants de la psychopathologie. Aux mots compliqués, Devereux préfère les mots simples qui rapprochent les choses, en l’occurrence, les êtres. Il convertit ainsi un traumatisme psychique en «blessure de l’âme». Soigneur et soigné progressent de concert dans une estime mutuelle. Le débit tâtonnant de Jimmy devient plus fluide, Georges intervient de moins en moins, donne du champ aux mots guérisseurs de cet homme viril, souffrant d’une colère ravalée à l’égard des femmes qui l’ont souvent dominé et dupé.

                                                                                            

    Il a creusé profond pour amener son patient à se délester d’un immense sentiment de culpabilité envers ses amoureuses qu’il a cru mal aimer. Jimmy a la chance de tomber sur un accompagnant holistique, soucieux du corps, de l’esprit et du bonheur de son patient. 

    Cette introspection interactive est un pur régal, une bouffée d’optimisme, une démonstration des immenses ressources psychiques de l’homme, parfaitement capable d’accéder à la clairvoyance intérieure, s’il est épaulé dans sa quête de vérité. La rencontre entre deux personnalités dissonantes, physiquement et intellectuellement, scelle une alliance thérapeutique improbable au bénéfice de deux belles âmes.

    Psychothérapie d'un Indien des Plaines, a été publié en 1951, retranscription fidèle des séances avec Jimmy P.

    On met l’âme dans le cœur,

    le cœur dans l’esprit,

    l’esprit dans le corps

    et le corps dans la personne    

     

                                    

     


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