• Cinéma à la cloche

     

     

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    J’ai passé les premiers jours de l’année au Brady, le dernier cinéma de quartier parisien. La salle dans le Xème arrondissement, au 39 bd de Strasbourg, appartenait à Jean-Pierre Mocky  franc-tireur anarchiste du cinéma français, qui se produit seul et se distribue seul. On y projetait ses films et du cinéma bis, salmigondis de série B et Z, genre honoré par les revues et fanzines, Starfix, Mad Movies, et le Phantasm de Christophe Lemaire  composé uniquement de critiques de films vus au Brady (p.72).


    C’était surtout un dortoir avec des images, terre d’asile pour clochards, club de brèves rencontres ou de plaisirs solitaires. Les clodos venaient y dormir le jour après une nuit blanche à veiller sur leurs arrières. L’abri leur revenait à cinq euros la journée, le cinéma étant permanent. La formule a longtemps existé dans les salles de quartier, le spectateur entre et sort quand il veut, voit un film ou plusieurs.


    Jacques Thorens raconte ses deux années de projectionniste avec tendresse et piquant. Il commence en 2000, sa licence en cinéma en poche et un certificat d’aptitude de projectionniste sur la table.


    «La cabine de projection surannée, cette ambiance familiale, et ce réalisateur farfelu comme directeur, ça m’a attiré. J’ai vite senti que c’était spécial, je n’allais pas m’ennuyer» (p.17).


    Effectivement. Jacques s’écartèle entre la cabine de projection d’un mètre sur deux (avec lavabo), le guichet d’entrée et parfois la salle pour calmer un spectateur trop aviné. L’auteur décrit Bouboule, Django, Abdel et les autres, un petit monde haut en couleurs et en gouaille. La marge dans toute sa splendeur, double vivant de Freaks. Mais ça vit, ça gueule, ça rigole. 

    «A la longue, les habitués finissaient par se sentir carrément chez eux» (p.25).


    Dans une comparaison assez crue, le projectionniste voit des similitudes entre les spectateurs actuels des multisalles et les mendiants du Brody.


    «Il y a toujours des spectateurs pour quitter leur place en éparpillant les papiers de bonbons, en faisant dégouliner le coca sur la moquette, en écrasant le reste de pop-corn ou en collant le chewing-gum sur le siège. Toutes ces personnes qui se comportent comme des porcs parce qu' il y a un esclave pour nettoyer, mal payé et sans papiers en général (p.291).

     

                                                                Haute-angle de vue de l'écran et des rangées de confortables fauteuils rouges remplis par des personnes en salle de cinéma s'allume rouge Banque d'images - 12512781


    Cette chronique en dit long également sur l’évolution du métier de projectionniste et sur l’exploitation des films. Le directeur de la salle (s)pourra lancer les séances avec son smartphone. Plus besoin d’être un bon projectionniste, capable de garder la tête froide en cas de pépin, sous la pression de l’urgence et des spectateurs qui attendent (p.62) une réparation immédiate de la pellicule endommagée. Aujourd’hui, le projectionniste (dédié à une ou deux dizaines d’écrans) est impuissant lorsqu’un distributeur margoulin envoie un DVD gravé au lieu d’une copie numérique cinéma (DCP), avec un noir et blanc surexposé sans nuances, du pixel, un son qui crachote (p.290).


    Jusqu’aux années 70, les films ne sortaient que dans une grande salle (en exclusivité) et aboutissaient six mois après dans les

    petites salles de quartier. Terreur extra-terrestre © DRCertains genres avaient leurs salles spécialisées : horreur, kung-fu, western… L’auteur s’est longuement documenté sur le cinéma de genre et égrène des anecdotes érudites sur des titres aussi évocateurs qu’Ilsa, la louve des SS ou Cannibal Holocaust. Un glossaire élève ces trois cent cinquante pages sidérantes au rang de document sur le cinéma en marge,


    Mocky a cédé Le Brady en 2010. Il explique dans Le monde qu’il lâche le lieu car il n’y pas trouvé son public.
    «Les spectateurs de mes films, je les cible entre cinquante et cent ans. Ils ont un peur quand ils arrivent au métro Château d’eau » (p.329).

    Aujourd’hui le Brady 

    est toujours une salle indépendante estimable,   LE BRADY avec son cinéclub Hors-Circuits,                                  vague clin d'oeil à un  passé tumultueux, à deux pas... d'un complexe UGC.

     

     


  • Commentaires

    1
    madmich
    Dimanche 3 Janvier 2016 à 20:14

    Comme d'hab. ta chronique m'ouvre des horizons que je n'ai pas le temps ou la réelle envie de visiter. Elle me permet de me tenir au courant de l'actualité cinématographique. J'ai remarqué le titre précédent sarcastic qui ne m'a pas laissée indifférente, douceur teintée de nostalgie. A quand la prochaine séance de cinémathérapie ?

    En tout cas, je souhaite une bonne année 2016, à pili-pili, ses lecteurs, ses participants, pleine de belles toiles et de belles histoires.

    2
    Lundi 4 Janvier 2016 à 08:33

    Merci pour ces chaudes et généreuses paroles d'entame 2016. Elles sont nécessaires pour continuer à explorer une voie passionnante et utile, mais difficile à implanter. Des retours comme les tiens me donnent des vitamines.

     

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