• Blanche l'aguicheuse

     

                                                           Primé deux fois, voir plus bas

     

    Les corps expriment une parole venue de loin, du plus profond de l’être. Blanche oublie ses nonante ans, son Alzheimer, ses vertiges, sa peur de tomber, dans les bras de Thierry, son cadet d’au moins quarante-cinq ans.

    Je suis très âgée, mais ça ne se voit pas, dit-elle en montrant ses mains.

    La danse redonne joie et légèreté à cette femme redevenue une jeune fille. Thierry Thieû Niang énonce des pas doux et justes, porte Blanche sur son dos, virevolte avec elle, en gardant toujours le contact par le toucher ou le regard. A son tour, Blanche, en équilibre sur un pied, soutient son partenaire, l’aide à s’envoler dans un petit jeté.

    C’est de la magie, dit-elle, des étoiles dans les yeux, avec l’émerveillement de l’enfance.

     

    Les ateliers du chorégraphe remettent du mouvement dans le service de gériatrie de l’hôpital Charles Foix d’Ivry, où Valérie Bruni-Tedeschi planté deux caméras une dizaine de jours. Elle a réalisé un documentaire prodigieusement émouvant projeté ce soir au FIFF à 21h15 et jeudi à 15h45.

    Qu’est-ce qui m’a trouvé en toi, se demande Blanche. Cette question énigmatique trouble le couple incroyable formé en deux temps, trois mouvements. Thierry et Blanche se sont accordés. Peut-être Blanche se rappelle-t-elle sa jeunesse bohème à Saint-Germain des Prés ; elle a en tout cas repris le goût de vivre et de susciter l’envie des autres résidentes qui n’en croient pas leurs yeux. Oui, Blanche est amoureuse de Thierry.  C’est fou, non ? A cet âge, la folie passe inaperçue.

    Blanche reprend son souffle, bien droite dans son fauteuil. Thierry s’assied à côté d’elle. Il lui prend la main :

    - Donnez-moi un peu de votre silence.

    - Non, non, je ne pourrais pas.

    - Pourquoi ?

    - Parce que vous êtes beaucoup plus jeune.

    - Vous ne pouvez pas me donner un peu de votre silence ?

    - Il faut du temps pour donner son silence à l’autre.  A la longue, peut-être que j’y arriverai.

    Silence. Raccord avec son for intérieur. Blanche ferme les yeux et son corps se détend instantanément. Elle reprend, quel plaisir de penser à toi.

                                                           

    Le pas de deux osé inspire de la bonté chez les pensionnaires aigris, contamine le groupe. Les corps bougent, la  parole renaît, le souci d'autrui réapparaît. Des souvenirs remontent, des récits s’articulent, des sourires fleurissent, reflétés dans un miroir dressé devant la personne réjouie. Une poignée de mains, une caresse sur la joue, des pieds battant la cadence, le moindre mouvement est victoire sur l’immobilité résignée.

    Thierry décuple l'humanitude. Cette méthode autant que philosophie de soin en gériatrie privilégie le regard, la parole, le geste tendre et la verticalité. Une personne âgée bien accompagnée peut et doit vivre debout. La danse réveille le sentiment amoureux parce que l’amour glisse sous les pas du chorégraphe attentif à  réveiller la vitalité dormante chez les personnes désorientées, comme les appelle Naomi Feil.

    De la peur à la confiance, Blanche a accompli un pas énorme, ce pas à la portée de tous à condition  de consacrer le temps nécessaire au soin des personnes dans un état a priori désespéré.  

    Je rêve que le Jury de Bouli Lanners sacre Une jeune fille de 90 ans. Je mets vite ce texte en ligne en espérant provoquer un mouvement de foule vers les salles du FIFF de Namur.

     

               Rêve exaucé. La jeune fille a obtenu le Prix spécial du Jury et le Prix du Public jeudi soir 6 octobre.

    Le Bayard de la Meilleure Première Oeuvre de fiction est allé à Diamond Island de Davy Chou, programmé en France le 28 décembre prochain, sortie encore indéterminée en Belgique. Un regard sensible sur la construction identitaire à la fin de l'adolescence dans un Cambodge confronté à un emballement économique qui fracture la société. Diamond Island,  village style Las Vegas sort de terre en exploitant une main d'oeuvre bon marché venue des campagnes et fait rêver aussi une population fascinée par les mirages de la  mondialisation. 


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