• Bas les masques

     

                 Snow Therapy            Birdman Turist (Snow Therapy en FR) et Birdman sont très construits,

    techniquement brillants, à défaut d’être vibrants. Ces deux films déballent un paquet de névroses, couche après couche dans Turist, de but en blanc dans Birdman.


    Ruben Östlund use et abuse de la métaphore poudreuse pour suggérer les fissures d’un couple condamné aux sports d’hiver avec ses deux enfants. Ebba a besoin de dire sa frustration. Elle veut entendre son mari reconnaître sa lâcheté. Tomas se tait jusqu’à être confronté à la réalité de sa couardise filmée sur smartphone. Snow Therapy : Photo Johannes Bah Kuhnke, Kristofer Hivju, Lisa Loven Kongsli La vision a lieu devant témoins. Tomas est coincé, son masque craque de toute pièce. Le couple vacille, la famille trinque, les enfants cimentent une réconciliation de façade aussi fragile que du hors piste.


    Les personnages de Birdman sont plus francs du collier. Les comédiens d’une pièce projettent leur ego à la face du petit monde confiné dans les coulisses étroites et sinueuses d’un théâtre de Broadway. Ces couloirs interminables figurent la complexité des sentiments d’acteurs incapables d’exister en dehors de la scène (propre et figurée).

    Une séquence extraordinaire voit Riggan qui change de costume entre deux actes pousser une porte et se retrouver quasiment nu dans le tohu-bohu de Times Square. Ses déambulations postées sur You Tube et enregistrent instantanément 350.000 vues. L’acteur à la célébrité déclinante retrouve une notoriété derrière laquelle il court depuis 20 ans après avoir refusé d’incarner le super-héros

    Birdman Birdman : Photo Michael Keaton une quatrième fois au cinéma. Riggan mise cette fois sur le théâtre pour se refaire.     

    Il adapte, met en scène et joue un texte de Raymond Carver : « de quoi parle-t-on quand on parle d’amour, devenu « Parlez-moi d’amour » en français.


    Quel amour est en jeu? L’amour du métier, l’amour des autres, l’amour de soi ? Le dramaturge doute de lui, de son talent, de son humanité. Ses partenaires sont également paumés : actrice infantile, génie misanthrope, père défaillant. Il ne leur reste qu’à sublimer leur existence gâchée dans la création.

    Les identités étouffent dans Turist et éclatent dans  Birdman. Le confinement dans un appart hôtel à la montagne ou dans une loge de théâtre exacerbe les « moi » rentrés. Ebba balbutie un « Je » qui la dégage d’un « nous » figé. Elle hésite à casser l’image du couple uni. « Le moi est si incertain qu’il a besoin de l’accoler au « je», dit Jean-Bertrand Pontalis.  Riggan et ses comédiens  jouent le « Je" » à outrance, en Narcisse invétérés. Michael Keaton Michael Keaton revient à l’avant-plan. Il sort de l’ombre de Batman auquel  Birdman ressemble furieusement . Il excelle dans l’autofiction, mise en abyme de son très long passage à vide sur les écrans.

    Les deux films posent la question des identités qui se télescopent sans qu’aucune n’émerge. Le moi est ondoyant, fluctuant, multiple. Moi social, moi parental, moi professionnel , moi conjugal, je peux répondre variablement à la question « qui suis-je ? Il est plus difficile d’affirmer qui je suis réellement. Cette affirmation de soi exige réflexion, pensée et action qui dépasse la simple déclinaison d’identité. Il s’agit alors de développer ma personnalité, de commencer à raconter qui je suis, de décrire ce que j’ai vécu, éprouvé, ressenti. Le portrait prend un tour narratif ; je raconte l’histoire que je me raconte à moi-même sur moi-même. Le philosophe Paul Ricoeur parle d’ « identité narrative » qui présuppose la cohérence d’un personnage et non un noyau invariant de personnalité. Nos récits nous inscrivent dans le temps. Ils assurent une continuité au-delà des changements. Raconter en "je" donne sens à une série d'événements et assied une cohérence identitaire, issue de narrations subjectives.  Ces récits permettent d'accéder à moi-même et de dépasser l'énoncé sec de faits et actions.

    En définitive, Ebba Snow Therapy : Photo Lisa Loven Kongsli et Riggan Birdman : Photo Edward Norton, Michael Keaton

     

    cherchent à être en accord avec eux-mêmes. Ils essaient d’adhérer à leurs convictions au risque de briser une image d’épouse résignée ou de gommer une célébrité gratifiante et creuse.


    Iñárritu et Östlund ne m’ont pas ému mais ils m’ont fait réfléchir. C’est ce que j’attends beaucoup du cinéma.

     


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