• Avec le temps

    L’effilochement inconscient du temps revient souvent comme un constat résigné, dépité ou excité.

    "Le temps file à une allure…dit-il en secouant la tête, incrédule. Deux mois déjà depuis notre dernière rencontre.
    Mon interlocuteur poursuit. « Il n’y a pas assez de temps pour tout ce que je voudrais faire. J’espère ne jamais arrêter, aller ainsi jusqu’au bout. Pas de mort lente, une fin brutale. Je ne veux pas partir avec un goût d’inachevé." Ce médecin soigne, enseigne, étudie, invente. Ses grands-parents sont morts centenaires. Son père grimpe encore sur le toit à 83 ans.
    La vie jusqu’au bout, intensément. Ni gamberge, ni états d’âme.

    Henri Bauchau a écrit quasiment jusqu’à son dernier souffle rendu à 99 ans. Son Dernier journal (2006-2012) témoigne du soutien indéfectible de l’écriture et de la lecture face au ralentissement du corps.


    Ce que je constate, c’est qu’étant sans doute d’esprit moins acéré qu’autrefois, je ne pense guère, comme je le faisais il y a deux ou trois ans, à la mort. Je m’abandonne plus à ce qui sera (p.388, 6 décembre 2009).


    Malgré ma grande fatigue et parfois un dégoût de vivre, le besoin de me remettre au travail est beaucoup plus présent et que d’une certaine façon j’y glisse plutôt que je n’y vais, ce qui est un important changement de perspective. (p.566, 9 juin 2011)

                                                                                         

                                                                        Dernier journal
                : 2006-2012


    Glisser et composer avec une vivacité amoindrie ; atteindre ainsi une densité de pensée exceptionnelle, dans une écriture ramassée et essentielle. Le Dernier journal est la chronique édifiante d’un homme qui approche de la mort et ne pense qu’au « futur vivant ».
    J’ai lu sur le tard tous les journaux (1960-2012) de l’écrivain et psychanalyste. Ces textes datés sont ce que je préfère dans son œuvre. Elles m’éclairent sur le cheminement laborieux de l’écrivain, processus incessant de réécriture sur l’écriture. Henri Bauchau dit franchement son anxiété du mot juste, du rythme, de la profondeur. Dans ses ultimes écrits, il nous offre une sérénité raisonnée en vue d'une fin certaine et imprévisible. C’est dans cet imprévisible, que la création continue.


    Pour le moment, je tente avec bien de la peine de vivre la grande vieillesse qui m’est donnée et de rester un peu utile par l’écriture (p.146, 5 février 2007).


    Depuis que  je lis ses journaux, Bauchau est devenu un compagnon virtuel. Je pense souvent à lui quand j’interroge le temps que j'ai  ici bas. J’admire sa longévité et sa ténacité, elles me relancent dans les périodes de doute. Bauchau a commencé  à écrire régulièrement à 45 ans, au détour d'une psychanalyse, il a été reconnu à 60 ans. Actuellement, j’ai le temps d’écrire, d’apprendre et d’expérimenter le décalage avec la frénésie ambiante. J’aime avoir le temps même si je n’aime pas voir le temps s’étirer avant la parution de mon livre (reportée fin mars).

    Alors, je me mets en récit dans ce blog. Je parle en « je », ce qui, selon Paul Ricoeur, « permet le maintien de soi dans un tout cohérent.» On se dit dans une histoire dont on invente l’unité. Se raconter donne corps au temps et construit une unité temporelle. Je rassemble ma propre vie, je suis à la fois narrateur et personnage. « En faisant le récit d’une vie dont je ne suis pas l’auteur quant à l’existence, dit encore Ricoeur, je m’en fais le coauteur quant au sens.»


    Je monte une histoire à l’instar d’un film, récit d’images montées. Je lui donne un sens lié à la narration au présent, même s’il s’agit d’événements passés. Je me constitue une identité narrative sur le moment, variable constamment.


    Le cinéma installe un rapport particulier au temps. Le film déroule un temps fictionnel, extraordinaire, nourri des éléments du scénario. Les puristes parlent de temps diégétique. Voir un film, c’est sortir du temps habituel.Je reviens à Bauchau.

     

          


    ... nos phrases elles-mêmes et les épisodes aussi doivent être faits de la substance transparente de nos minutes les meilleures où nous sommes loin de la réalité et du présent. C’est de ces gouttes de lumière cimentée que sont faits le style et la fable d’un livre. (p.185, 10 juin 2007)


    Ces mots peuvent être transposés aux récits de film à l’issue d’une projection, où nous essayons de donner du sens à l’impalpable saisi au vol. Je décris ce moment délicieux dans Le cinéma, une douce thérapie,Ed. Chronique sociale


    « Je tire le fil du film et je dénoue ma pelote intérieure. Je raconte ce que j’ai vu, ce que j’ai éprouvé, ce que j’ai perçu. Je transforme la continuité d’images en un récit oral, articulé de mes mots. Je rembobine un court-métrage personnel. L’énonciation sur le vif succède aux sensations et aux émotions. Le débit balbutie avant de se couler dans une parole vive épousant le film monté au gré de l’éclosion de mes visions intérieures.
    La grande difficulté consiste à exprimer l’indicible surexposé à l’écran. Les images déchaînent en moi des éclairs de lucidité éblouissants, irréductibles à une sémantique figée. Cette narration inédite amène de nouveaux développements, teintés de mon histoire et de mon imagination. Je m’approprie ce récit original et je le transpose dans ma vie. J’ouvre des perspectives insoupçonnées. «

                                                                                  Prendre  le temps


  • Commentaires

    1
    Samedi 7 Février 2015 à 18:14

    merci Patrice... ce billet me fait du bien!

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