• Aux avant-Post

     

                                                        Pentagon Papers : Affiche

    Steven Spielberg nous offre au moins quatre histoires pour le même ticket. On pourrait dire que The Post  (24 janvier) reconstitue la mue d’un journal familial local en entreprise cotée en bourse à vocation nationale. C’est vrai aussi que les relations tendues entre presse et pouvoir sont également à la une. Et si le gouvernement tempête, c’est parce qu’il a menti au peuple sur les fins de la guerre du Vietnam. The Post est également un porte-voix féministe. Au cœur de la tourmente, une femme, propriétaire du journal, cherche le cap, ceinturée de mâles à la voix dominante. Cerise sur la rotative, nous lisons encore un hommage à la presse papier des années 70’, décor de salles de rédaction fourmilières, de machines à écrire, de telex, de piles de dossiers, de pieds en éventail sur les bureaux. Le plan final (très large) montre de longs serpentins verticaux de Washington Post tout frais près des rotatives tournant à plein régime, tandis que le rédac-chef et sa patronne éditrice, frêles silhouettes, devisent sur l’avenir du journalisme. En même pas deux heures, Spielberg a bouclé une leçon de cinéma magistrale et décrit le combat de vrais démocrates.

    Pentagon Papers : Photo Meryl Streep, Tom Hanks Que primer dans ce magma de récits ? Probablement l’évolution de Kay Graham,                         incarnée avec tant de nuances par Meryl Streep. Au début, la voix de Kay s’étrangle au conseil d’administration du journal qu’elle préside. Ses arguments sont écrits noir sur blanc, mais c’est son bras droit qui les énonce d’une voix de stentor. Plus tard, Kay se tourne une dernière fois vers lui avant de décider de publier des documents accablants pour le gouvernement. Elle prend ses interlocuteurs à contrepied et affirme enfin sa mainmise sur « son journal », hérité de son père et dirigé par son mari suicidé. Dans la file qui s’étire à l’entrée de la Cour suprême, priée de statuer sur la liberté de la presse et la raison d’état, une obscure employée du ministère de la justice témoigne sa sympathie à l’égard de Kay.

    « Je ne devrais pas vous le dire mais ils méritent une bonne leçon. Vous savez, mon frère est toujours là-bas. » Silence. La jeune fille a les larmes qui montent. Kay perçoit en une seconde l’horreur d’un conflit interminable. L’émotion d’une citoyenne condense les 7.700 pages livrées sur la place publique par Daniel Ellsberg, pionnier des lanceurs d’alerte. Ces documents de guerre exposent en long et en large les combines d’une administration amenée à se tirer une balle dans le pied afin de sortir vainqueur d’une guerre meurtrière pour ses boys. Le New York Times publie le premier des extraits du brûlot. Une injonction judiciaire stoppe la publication. Le Post prend le relais, puis d’autres journaux bravent l’interdit. Le gouvernement saisit la Cour suprême. Elle motivera son arrêt en stipulant que les dirigeants se trompent en estimant que la presse est à leur service. « La presse sert les dirigés et non les dirigeants.» (Signalons en passant que Le Post est devenu propriété de Jeff Bezos, le patron d'Amazon en 2013)

                                                              Pentagon Papers : Photo Carrie Coon, Meryl Streep, Tom Hanks

    Kay Graham sort du palais de justice. L’éditrice du Post descend les marches, saluée par le sourire silencieux de femmes fières de leur nouveau porte drapeau. La fille de Ben Bradlee (rédacteur en chef) symbolise aussi la génération montante. On la voit en arrière-plan d’une séance de travail hallucinante au domicile de son papa. Elle vend des limonades sur le porche de la maison pour se faire un peu d’argent de poche. Le soir, Ben range une belle liasse de billets. « C’est ta fille qui a gagné tout ça. » Ben est étonné. Il le sera plus encore lorsque sa femme lui décrit l’enjeu énorme que représente pour Kay,  la publication des papiers du Pentagone. Ben s’arrogeait le beau rôle ; il doit admettre qu’il est difficile de desserrer l’emprise des décideurs masculins. Il se garde de dire le moindre mot lors de la conférence téléphonique cruciale quelques minutes avant l’impression du journal frappé d’interdit.

                                                    Pentagon Papers : Photo Meryl Streep, Tom Hanks

    Même si la fin est connue, Spielberg tient en haleine jusqu’au bout, grâce à son talent éprouvé de narrateur, à sa maestria peaufinée avec des films majeurs à coloration historique tels La liste de Schindler, Amistad, Munich, Lincoln ou Le pont des espions. Le film a été réalisé en un an, un tour de force. « Il y avait urgence, dit Spielberg, la liberté de la presse n’a jamais été aussi menacée que sous Trump.» 

    Ce plaidoyer intemporel mérite une large audience. Je recommande la lecture de quelques articles resituant le contexte de la guerre du Vietnam avant de dévorer ce film palpitant. Il y avait une majorité de spectateurs âgés dans la grande salle où nous avons vu Le Post. Certains étaient déroutés, confondant  Watergate (un an plus tard) et Pentagone Papers. Un brin de documentation préalable augmente le confort de vision.

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :