• Ambiguïté puissance quatre

     

                                              Elle Poster                         

     

    «Isabelle Huppert était très partante pour faire le film alors qu’aucune actrice américaine n’avait accepté de jouer dans un film aussi amoral.»

    Paul Verhoeven a été sélectionné en compétition officielle au prochain Festival de Cannes dix ans après son dernier long-métrage.  Il adapte le roman de Philippe Djian, Oh…, prix Interallié en 2012. Elle (sur les écrans le 25 mai), c’est Michèle, maîtresse femme en affaires et en privé. Elle domine, dirige, contrôle. Contrôle surtout. Un homme cagoulé vient de la violer à son domicile, Michèle se relève, balaye les débris, prend un bain et n’en parle à personne. Comme si de rien n’était.

    Que ce soit avec son fils, sa mère ou son amant, Michèle distille une agressivité froide, ADN d’une personnalité désensibilisée. Faut-il chercher dans son enfance vrillée par un crime affreux qui  a valu la prison à perpétuité pour son père, le film ne le dit pas. Verhoeven se contente de montrer une femme implacable de bout en bout, cynique et féroce, indéfectiblement dressée contre les chocs multiples encaissés la tête droite. Michèle pousse même le bouchon jusqu’à nouer une relation trouble avec son violeur. Isabelle Huppert impressionne.

    Ce genre de personnage arme souvent mes défenses contre une dureté difficile à vivre à l’écran comme à la ville. J'admire l'artiste, je n'arrive pas à la trouver sympathique, à l'image des personnages incarnés. La petite rousse cumule les rôles déconcertants. Elle a été tour à tour, parricide, faiseuse d’anges, mère incestueuse, automutilatrice, meurtrière, fausse ingénue dépravée…Sacré palmarès.

        

    J’en viens toujours à me demander ce qui pousse une actrice (ou un acteur) à prendre la peau d’un personnage glacial, répugnant ou désaxé. Quand elle était enfant, Isabelle avalait avec délices les histoires racontées à la table familiale. Le père juge et la mère psychologue parlaient de leur journée. Ces récits de personnages atypiques révèlent des comportements et des secrets passionnants. Cet intérêt se prolonge dans le métier d’acteur permettant à la jeune fille  timide et un peu gênée d’elle-même de meubler une galerie de personnages. L'actrice gagne sur les plateaux cette assurance qui lui fait défaut dans la vie, elle qui se trouve si petite.

                                                

    «Je pressentais que le cinéma et le jeu me permettraient de convertir mes inaptitudes en une aptitude plus intéressante

    Isabelle tourne beaucoup, de nombreux cinéastes la sollicitent. Elle s’est imposée à Mia Hansen-Løve dès l’écriture des premières scènes de L'avenir (depuis le 27 avril). Michèle voit son monde s’écrouler d’une pièce. Son mari la quitte après vingt-cinq ans de mariage.

    «Je pensais que tu m’aimerais toujours. Quelle conne j’ai été.» Sa mère décède, son éditeur la congédie, son  protégé doctorant part dans le Vercors. Nathalie vacille mais ne rompt point. Elle déploie une belle énergie à cerner son véritable désir et à baliser cette liberté inattendue. Nathalie la prof de philosophie laisse parfois affleurer sa fragilité au contraire de Michèle la féroce, capable d’évoquer son viol avec des amis au restaurant en lisant le menu. «Vous attendrez un peu pour servir le champagne parvient  à dire

    un convive estomaqué.  Elle : Photo Isabelle Huppert Isabelle Huppert interprète ces deux rôles dans une grande économie de moyens. Ce qui me frappe chez elle, c’est l’absence qui transparaît régulièrement dans ses compositions. Absence à la situation, au monde, à soi.

    «Jouer c'est soustraire, et non ajouter. Non pas projeter, mais rétracter, explique-t-elle.» 

    J’ose croire aussi que la filmographie des acteurs suit un fil conducteur conscient ou inconscient. Ils sondent la tache aveugle qui guide nos  actes en sous-main et à notre insu. Le conscient moral s’efforce de nier le conscient immoral, les pulsions, les instincts animaux. Jung parle de l’ombre, cette part de la psyché que l’individu ne connaît pas. Sa prise en considération est indispensable, insiste le psychothérapeute, rival de Freud. L’ombre est cette personnalité cachée, refoulée, qui englobe tout l’aspect historique de l’inconscient. Cet archétype personnifie tout ce que le sujet refuse de reconnaître ou d’admettre et qui pourtant, s’impose toujours à lui, directement ou indirectement. (C.G.Jung, Ma vie, Folio 2291).

     

    Jouer est une option possible pour utiliser des faiblesses, des failles, des                                                                               manques, suggère Julianne Moore que j’apparente souvent à Huppert. Elles partagent un goût avéré pour l’ambiguïté, les personnages à fleur de peau.

    Guillaume Gallienne s'invite et ouvre une nouvelle perspective à la vocation ; il concède volontiers qu’être acteur lui a permis de

    changer de peau parce qu’il se sentait mal dans la sienne. 

    Le cinéma explore des abîmes insondables, en quête du soi, «ce quelque chose qui est tout nous-même, nous est à la fois si étranger et si proche qu'il nous reste inconnaissable (C.G. Jung, Psychologie de l’inconscient, Livre de poche Références 442).

         La prochaine séance sera consacrée à  la quête du spectateur cinéphile.  

     


  • Commentaires

    1
    madmich
    Mardi 3 Mai 2016 à 17:16

    Bien contente d'avoir lu tous ces commentaires de films que je n'ai pas vus.

    J'ai passé un bon moment (dans tous les sens du terme) pour rattraper mon retard de lecture.

      • Mardi 3 Mai 2016 à 18:28

        Mieux vaut lecture que jamais. Tu as dopé les statistiques du jour.

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