• Adieu l'ami

     

     

    Parfois, je me sens inutile.

    Le jardin est à flot, les livres aimés sont lus, la télé tourne à vide.

    Je répugne à revoir un film pêché dans ma vidéothèque ; ma bonne mémoire cinéphile atténue la surprise de redécouvrir des images souvent familières. Mais j’ai tout de même regardé une troisième fois Médecin de campagne, chronique empreinte d’humanité et de naturel. Je repêche une citation du réalisateur, ancien médecin, profession de foi toujours d’actualité :

    « Il faut empêcher les déserts médicaux de gagner du terrain, et tout mettre en œuvre pour que ces médecins ne disparaissent pas. C’est pour moi un enjeu social majeur. Le médecin de campagne est donc, plus que jamais, perçu comme un héros positif. Il incarne un rôle social crucial, faisant le lien entre les générations, luttant contre l’isolement et la solitude de ses patients. » 

                                                                  Médecin De Campagne : Photo François Cluzet

    Donc, utile le médecin de campagne. La défense des patients internés en psychiatrie fonde également une vocation. Colette a été dix ans infirmière. Elle a bifurqué vers le droit. Un jour, Eleanor l’appelle d’un coup de fil donné depuis l’établissement où elle est hospitalisée en court séjour, à sa demande. Eleanor veut soigner une terrible angoisse de mort. L’institution la gave de médicaments, lui bousille la vessie. La patiente maltraitée au-delà de sa volonté assigne l’hôpital en justice. Le courant passe entre Eleanor et Colette. C’est le début d’un parcours semé d’embûches et la naissance d’une belle amitié entre deux femmes dissemblables.

    Colette est bûcheuse, court contre la montre du matin au soir. Elle est élégante, un brin altière, porte de longues boucles d’oreilles. Eleanor boitille, prend le temps, croit mordicus  en Dieu. Elle a le cœur sur la main et son franc parler.

    Helena Bonham Carter and Hilary Swank in 55 Steps (2017)  

                                                                               Colette ralentit au contact de cette cliente qui lui apprend à calquer son pas sur le sien au pied de l’escalier monumental qui mène à la salle d’audience. Cette escalade à marches comptées constitue un  grand moment de 55 Steps  (2017) jamais sorti chez nous. Le vieux routier Bille August adapte une histoire vraie, datée de 1985. Le procès d’Eleanor (jusqu’à la Cour suprême) a établi une jurisprudence pour les 150.000 personnes « traitées » dans des établissements spécialisés. Nul médecin ne peut plus administrer une médication sans le consentement éclairé du patient aux États-Unis. (Dispo en DVD depuis août 2019)     

                 Helena Bonham Carter and Hilary Swank in 55 Steps (2017)              

    Colette et Eleanor rejoignent notre médecin de campagne. Les deux films rayonnent de chaleur humaine, qui nous manque tellement. Ces anonymes forcent l’admiration comme toutes celles et ceux qui ont continué à assurer les services publics et le commerce de denrées vitales depuis la mi-mars. Aujourd’hui, la Belgique commence à sortir de l’assignation à résidence. La France hésite à l’approche du 11 mai. Comme un médicament, il faut peser les bienfaits et les risques. Nous n’avons pas hésité à manifester physiquement notre sympathie à l’épouse d’un ami décédé. Nous avons échangé au parlophone. Ma compagne a monté un potage au dernier étage de l’immeuble. Elle a entrevu la dépouille de notre ami, elle est redescendue, chargée d’une mission.

    « Elle nous demande de rester dehors en bas jusqu’à la levée du corps. Ainsi, il y aura quelqu’un pour le saluer. »

    Aussitôt dit, aussitôt accompli. Une housse bleue file devant nous sur une civière. Nous ne verrons plus notre ami. Ce fut sinistre et aussi étonnant d’éprouver une  vague satisfaction d’être arrivés pile par hasard pour exaucer le souhait simple d’une veuve démunie face aux consignes de distanciation sociale. Là, j'ai été utile.

    Aujourd’hui, une heure de visite à la mortuaire, réservée à cinq personnes, veuve incluse. Mon épouse ira seule, le compte est bon. Glubs ! Je leur dédie ce voluptueux set de Nina Simone, Wild is the Wind, musique de la dernière séquence de Médecin de campagne.

    Que nos morts reposent en paix et que nous trouvions la quiétude de jours apaisés.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Brandusz
    Lundi 4 Mai à 11:54
    Beau texte.Merci Patrice.
    2
    Lundi 4 Mai à 13:28

    Etrange mélange de quotidien à l'occasion de circonstances exceptionnelles (le départ d'un ami commun si je devine bien) en lien avec une description d'un film qui, tel une radiographie, en révèle des dimensions invisibles mais qui en nourrit la vision.
    Médecin de campagne, maître d'école de campagne, des rôles importants qui ont basculé dans la tourmente de nos sociétés hyper-spécialisées, hyper-citadinisées, hyper-connectées. Une banalisation à la limite du dénigrement de ces rôles essentiels à la vie des personnes dans ces régions où la nature s'exprime encore.

     
     
    3
    Lundi 4 Mai à 18:31

    Oui, un ami commun. Continuons à cultiver les liens IRL, pour parler TIC.

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