• Je suis loin des salles obscures. Je me fais mon cinéma chez moi. Rares ont été dans ma vie, les périodes sans projection publique. J’ai eu une longue phase de disette lorsque j’ai été libraire. Cinq années palpitantes, prenantes et éreintantes qui ont répudié le cinéma au rang des passe-temps superflus. Le septième art ne serait-il qu’un bouche-trou ?


    Non, mais il sait s’effacer si l’esprit et le corps sont totalement engagés. Rouvrir une librairie à 42 ans, après 20 années de salariat, était un sacré défi. L’enjeu a accaparé toutes mes pensées. Le cinéma a repris sa place dès la cession de Point-Virgule en m’adressant un message subliminal sur mon identité flottante. 

         

                                                                 (cfr Vanilla Sky)


    Et donc pour le moment, un cou coincé et une programmation atone en salles me pousse à sonder ma Cinémoithèque. La double vie de Véronique m’a hypnotisé comme la première fois (1991).

      

                                                              

     

     

    La partition liturgique de Zbigniew Preisner,sublime le mystère de deux destins jumelés. Weronika vibre très élevée dans un solo la portant au-delà d’elle-même, habitée par la beauté pure d’un chant surnaturel. Son extrême sensibilité la fragilise mais elle n’en n’a cure. Elle monte, monte, si haut, si haut.


    Cette séquence me rappelle instantanément Nicolas, devenu ténor sur le tard, après un changement de vie. « Certains opéras dont les thèmes s’appuient sur des blessures intérieures le mettent dans un état de malaise insurmontable. » Il lui arrive de défaillir sur scène, raconte Florence Lautréadou, dans son livre « Cet élan qui change nos vies, l’inspiration». Elle narre huit histoires de vie inspirantes pour ceux qui hésitent à épouser leur véritable vocation. Jadis timide et fragile, Nicolas est aujourd’hui chanteur ténor, écrivain et technicien forestier.


    Florence Lautréadou compare le surgissement de l’inspiration à celui de la grâce. Elle décrit les conditions et les états propices à l’inspiration (disponibilité, connaissance de soi, ouverture à l’inédit, rêveries, intuition…).
    Un élément me parle fort : la synchronicité. Parfois, des signes nous titillent, porteurs de messages. Selon notre disposition au changement, nous les interprétons ou nous les ignorons. Ces synchronicités, «occurrences simultanées de deux éléments sans lien causal, qui prennent tout leur sens pour l’observateur,» renforcent aussi une conviction ou rassurent.


    Deux exemples récents.


    Juste avant de donner une interview importante, j’entends deux de mes morceaux fétiches à la radio. Je sais illico que l’entretien se passera bien. Effectivement.
    Je fais une fixette inexplicable sur Patrick Modiano que j’ai découvert quand j'étais libraire.Patrick Modiano. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier Cet être énigmatique en retrait de la vie mondaine m'intrigue.

    Un recueil Quarto de ses oeuvres me tente. J’hésite. J’achète le magazine Lire qui lui consacre un dossier. Je commence à feuilleter la revue dans la voiture, j’allume la radio et j’entends une émission consacrée à Modiano. Je sais désormais que nos histoires de famille présentent des similarités._

    Plus ancien, le soir de la rencontre avec mon épouse, en 1975, je la raccompagne chez elle et le compteur kilométrique affiche 6 zéros au dernier tour de roue devant sa porte. Synchronicité pour un départ à deux. Le voyage est toujours en long cours.

    L’hiver approche doucement.

    Et si ce temps d’hibernation

                                             était l’occasion de cueillir les signes d’un renouveau, d’une renaissance.

     

     


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  • Après 55 ans de fréquentation des salles obscures, ma CinEmoithèque déborde. Mon livre,  Le cinéma, une douce thérapie, aux Editions Chronique sociale,  évoque les circonstances dans lesquelles une douzaine de longs-métrages de fiction ont imprégné mon existence.

    J’ai  regardé ces films en empathie et en pleine conscience. Ils ont mobilisé l’attention et m’ont  mis en mouvement. Ils m’ont soufflé une version améliorée de mon  récit de vie, ils m’ont suggéré de modifier une attitude ou un préjugé. J’ai vu et identifié mes aspirations représentées sur l’écran. J’ai puisé des pensées, des idées, des solutions dans plusieurs films tutélaires. J’ai échappé à la ritournelle éculée de mes obsessions. J’ai été spectateur de moi-même, à distance bienvenue de ma solitude, de mon anxiété, de mes peurs. 

    Ces films m’ont animé et ont déclenché une gamme impressionnante de  phénomènes.

    Tour à tour,

    Je m’identifie aux personnages (Les lycéens timides et introvertis du Monde de Charlie et de Finding Forrester,)

      

                            Le Monde de Charlie                                     Still of Anna Paquin and Rob Brown in Finding Forrester (2000)

      

     

    Je vois mon binôme en miroir  (La mère et le fils itinérant dans  Alice n’habite plus ici).  Alice n'est plus ici     

    Je vis une synchronicité, (Vanilla Sky )             Vanilla Sky

    Je projette une part de moi-même dans une figure emblématique (le procureur de Young Savages)The Young Savages        J’explique un comportement (Des fraises et du sang )The Strawberry Statement (1970) Poster

                                                J’admire et j’érige des personnalités en modèle (Norma RaeNorma Rae : Photo 

    The Best Offer   Je suis inspiré et ragaillardi (The Best Offer)

    Je m’évade d’une réalité pesante (La Rose pourpre du Caire)  La Rose pourpre du Caire : Affiche Woody Allen

    A vous d’établir le palmarès intime des films miroirs de votre histoire et de vos préoccupations passagères ou chroniques. Revoyez-les et essayez de cerner la source de votre émoi. Demandez-vous si  ces films majeurs ont  modifié votre perception du monde et de votre identité.  Dans Le cinéma, une douce thérapie, vous trouverez   un questionnaire qui vous aidera à cerner les effets et des retombées du film, avant, pendant et après la séance.

     

    Au moment où je termine ces lignes, je suis encore sous le coup de l’âpreté de Winter's Bone (meilleur film au festival Sudance 2010) que j’ai enfin vu en projection privée. Le film a été tourné en décors naturels, chez les habitants du fin fond du Missouri. J’ai peine à imaginer que des personnes vivent encore au 21è siècle dans un tel délabrement social et psychique, dans le pays le plus riche du monde.

      

                                              Winter's Bone

      

    Jennifer Lawrence Winter's Bone : photo Debra Granik, Isaiah Stone, Jennifer Lawrence crève l’écran,

    fille courage de 17 ans, assurant la sécurité et la pitance de son frère, sa sœur et sa mère mutique.

    La forêt des Ozarks est d’une noirceur terrifiante, tombeau de secrets épouvantables.

     

                                                    

     

     


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  •  

                             Je continue à visionner des films qui pourraient figurer dans mon prochain ouvrage.

     

                                                                     Les Mots bleus


    Dans Les mots bleus, Anna n’est ni sourde,ni muette, mais elle ne parle pas. On ne sait pas ce qu’elle a. Maman craint peut-être que sa fillette apprenne à parler. L’histoire familiale enseigne que les mots tuent. Le lien est très fort entre la mère et la fille. L'école traditionnelle repousse Anna, « parce qu’elle ne s’adapte pas.» Elle se fraye un chemin vers la parole en apprenant la langue des signes, sous la houlette éclairée d’un professeur pas si prolixe que ça, mais aussi sensible qu’Anna.


    La société rechigne à comprendre et à intégrer les êtres différents qui ne relèvent d’aucune pathologie dûment répertoriée. L’entourage et les soignants d’une personne troublée psychiquement cultivent les idées reçues. Nous sommes de plus en plus informés sur les troubles via les associations de patients et de familles, via Internet et la médiatisation de la dépression, du burn-out ou de la bipolarité. Cela n’empêche pas l’ostracisme à l’égard de personnes momentanément perturbées. Ces personnes sont définitivement confinées dans des pathologies chroniques et invalidantes, devant être traitées à vie.


    Erreur manifeste si l’on en croit les récits de guérison qui fleurissent en librairies. La revue "Le cercle psy" donne la parole aux patients dans un numéro hors série. Les témoignages sont foisonnants et passionnants. Ils proviennent du site de la revue, de blogs ou de sites associatifs. La revue publie aussi des extraits d’autobiographie. Le récit permet au malade de « reprendre la parole et donc le pouvoir sur sa maladie, en la racontant et en se racontant.» De nombreuses études sur une longue durée attestent d'un rétablissement suffisant de personnes atteintes de troubles schizophréniques ou bipolaires, suffisant pour mener une vie épanouissante. 

     Paraphilies                  Burn-out                  Harcèlement  

     

     

    Généralement, le patient en sait plus sur sa maladie que le médecin. L’expertise du patient est valorisée. Le narrateur partage son expérience de vie et aide ainsi les personnes atteintes d’un trouble similaire. Le patient se mue en « usager », qui témoigne de sa souffrance, des erreurs commises par la médecine ou l’entourage ; qui décrit également les mots et les gestes aidants, les traitements opérants.

    La faculté de médecine de Columbia, à New-York a élaboré un programme de médecine narrative basé sur l’écoute des histoires de patients. Ce que racontent les patients donne des indices sur l’inefficacité d’un traitement.


    Nos histoires nous disent, nous fondent, nous façonnent. Sans cette capacité à construire des histoires à propos de nous-mêmes, souligne Jerome Bruner, « rien n’existerait qui ressemble à une personnalité. » Et il ajoute : concevoir une histoire permet d’affronter les surprises, les hasards de la condition humaine, mais aussi de remédier à la prise insuffisante que nous avons sur cette condition.
    Narrer son trouble mental, dire son tourment, énoncer ses attentes, amorcer son issue personnelle, parler de soi à autrui aide considérablement à apprivoiser et à surmonter son trouble mental.


    Le cinéma aide grandement à l’évocation narrative au départ d’une histoire (le film) qui ne nous appartient pas et que nous nous approprions, accommodée à notre sauce. Le cinéma organise le voyage hors de soi et le retour en soi. Passer par l’imaginaire du réalisateur et des acteurs facilite le travail thérapeutique, allège l'approche de soi. 


    Anna ne parle pas, mais elle dessine. Anna ne dit mot, mais elle signe ses émotions. Anna montre son hésitation entre préserver un lien vital et acquérir une autonomie salvatrice. La parole sortira d'un cri du coeur.

     

                                                                   Les mots bleus

     


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  •              Photo James McAvoy, Jessica Chastain

    La disparition d'Eleanor Rigby (sortie le 7 janvier 2015 en Belgique, jamais sorti en France) offre un regard double sur les tourments d’un couple éploré et disloqué après la perte d’un enfant. Le drame n’est évoqué que rarement et à mots couverts. Nous observons successivement comment Lui (Him) et Elle (Her) vivent la séparation décidée par Eleanor.


    Les deux points de vue se déploient dans deux films indissociables, à voir dans la foulée, sous peine d’obérer la portée d’un dispositif audacieux dans le cinéma actuel. L’interprétation habitée

     

    de Jessica Chastain  Jessica Chastain      et de James McAvoy  James McAvoy

     

     

    contribue largement à la réussite formelle d’une gageure : capter l’attention du spectateur durant 3 h 18 sur un thème déjà ressassé.


    LUI Ne compte que sur lui-même. Cherche activement à renouer. Occupe la chambre d’amis chez son père largué par sa jeune femme. A « viré les affaires de bébé et a commandé chinois dix minutes après.»


    ELLE est partie parce que Lui a viré les affaires et commandé chinois. A essayé six mois. Retourne chez ses parents, couple apparemment stable. Retrouve sa chambre d’enfance. Se confie par bribes à sa sœur. Reprend des cours de philo. (Le professeur de philo, devenue amie d’Eleanor, souligne que le « moi » se construit aussi dans la relation aux autres et pas sur le seul ego.)

             Questionne son père :
    - Comment avez-vous fait pour être encore ensemble ?
    - C’est peut-être une question d’endurance… On traverse des tas de choses… et puis… En fait, je ne sais pas.


    LUI écoute finalement son père lui conseiller de laisser du temps à la femme de sa vie. Refuse de succéder au paternel à la tête d’un restaurant huppé. Dit à son seul ami de se taire, d’être juste là. A une aventure. Part en virée avec Eleanor. Espère son retour mais ne force plus. Vide l’appartement commun.


    ELLE écoute papa psychiatre lui dire : ne crois pas qu’il faut fuir même si la fuite paraît la solution logique.
    L’interroge encore :
    - Comment vivre sa vie ?
    - Je ne sais pas.

                                                                 The Disappearance Of Eleanor Rigby: Her : Affiche


    Conor fonce, Eleanor réfléchit. Deux tempéraments différents et des comportements contrastés. Mais ils partagent la même incapacité à exprimer un deuil immense. Il n’y a pas de mots pour dire la perte d’un enfant. De moins en moins de mots aussi, aujourd'hui, ni mode d’emploi pour réussir sa vie, pour construire son identité. Le jeune couple n’était pas prêt à vivre de tels moments éprouvants. Eleanor et Conor (33-35 ans) apprennent sur le tas et forgent leur personnalité dans l’action ou le retrait, dans la solitude ou le soutien.


    Conor agit. Eleanor pense. Conor est seul, Eleanor accepte de l'aide. Dès lors, Him semble moins consistant que Her ( un chouïa plus long). Impression trompeuse qui se dissout dans l’imbrication des deux films, assemblant le puzzle d’un couple qui, par rebond, pose les questions éternelles de l’engagement affectif, de l’implication familiale et du sens de la vie.

     

     Quelques titres épousant différents points de vue, tournants narratifs, dans un ou plusieurs films.  

     

                                                                 1963      

     

       1974  L'Ironie du sort                   1993  Smoking/No Smoking                     2010 Simon Werner a disparu…   

     

                                                                           Les opportunistes  2014

     

                                         Et pour clore en musique, la chanson des Beatles qui a inspiré Ned Benson.


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  • J’ai donc établi un index des films récents évoqués dans Cinémoitheque. Evoqués et non critiqués dans les règles de l’art. Les films mis à l’honneur sont essentiellement prétexte à la diffusion d’une réflexion ou d’une émotion. Ce qui n’empêche pas de donner mon sentiment sur des films vus pour moitié en salles et pour moitié en visions de presse.


    Cet index coïncide avec le cinquantième article de ce blog mis en ligne le 26 juin dernier. J’ai donc vu 31 films depuis l’été, soit 7 films par mois. Ce nombre me convient parfaitement. Lorsque j’étais critique professionnel, les projections montaient à 7, voire 9 par… semaine (de 5 jours). J’écrivais un mot plus ou moins long sur tous les films visionnés. Je prenais assez bien de notes durant les séances. En fin de journée, je retranscrivais soigneusement les gribouillis couchés à la hâte. Je ne rédigeais la copie définitive qu’à l’approche de la sortie en salles. Ce délai testait la persistance du film dans ma mémoire. Il confirmait ou atténuait l’impression d’après vision. Si je me souvenais instantanément de la projection en relisant mes notes, le film gagnait un plus long développement.


    A chaque critique de cinéma sa méthode.

     

        1951-   Cahiers du Cinéma n°700           1954-1992Revue Cinéma 74. Numéro 190-191. Cinéma Italien Des Années Soixante        1952-         

                     1954-1999                 1972-1979   Janvier 72 (n°01)  

     

     

    Une critique n’est jamais que le point de vue subjectif d’un spectateur. Celui-ci est un peu plus averti parce qu’il est habitué à regarder et à décoder l’écriture et les intentions présumées du cinéaste. Seulement, chacun voit son film à travers ses prismes culturels, sociaux et affectifs. Une critique n’est jamais qu’indicative, mais elle garde son originalité et sa nécessité. L’appréciation élaborée d’un film pointe l’attention sur des petits bijoux noyés dans le flot des sorties hebdomadaires.

    La floraison de sites animés par des cinéphiles passionnés perpétue la tradition vacillante de la presse écrite. Exhaustif :

     

                                                                      Ciné-Fiches, Base de Données cinéma       Ciné-fiches                        

     

    Ma fin de semaine renoue avec le passé, 5 films jeudi et vendredi. J’attends beaucoup d’un diptyque sur le couple : The disappearance of Eleanor Rigby, Him et Her.

     

                                                                         The Disappearance Of Eleanor Rigby: Him                  The Disappearance Of Eleanor Rigby: Him : Photo James McAvoy, Jessica Chastain


    Eleanor et Conor sont amoureux. Un événement tragique secoue leur union. Les deux films donnent le regard respectif d’Elle et Lui sur leur histoire. Le distributeur belge Imagine a acheté les droits (sortie en janvier 2015). La France est en attente. Il existe une troisième version (Them) qui synthétise les deux points de vue. « Une véritable amputation », m’a confié l’acquéreur des droits. Il n’a pas acheté cette version tronquée. Les gens pressés gagnent 1h07 en optant pour la synthèse.
                             J’ai le temps. Je verrai les deux récits à la suite. Je vous raconte l’expérience une prochaine fois.

     

     

     


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