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    De temps en temps, je lis des livres de souvenirs ou d’entretiens de cinéastes et d’acteurs. Mes choix suivent le hasard des rencontres en librairies. Alain Corneau, Woody Allen,Catherine Deneuve, Jean Rochefort, les frères Dardenne dorment dans ma bibliothèque.

     

    Bernardo Bertolucci vient de les rejoindre.  Ecrits, souvenirs,interventions,1962-2010

     

    Le cinéaste italien m’ a accompagné durant 20 ans, du Conformiste au Little Buddha, de l’engagement politique à la sérénité.                                     

                                                      alt=Description de l'image Bernardo Bertolucci.jpg.

     

    Mon plus grand souvenir demeure Le dernier empereur, Le dernier empereur 0 tourné dans la Cité interdite. Une séquence demeure à jamais gravée dans mon esprit, le couronnement impérial de Puyi à 3 ans. Le bambin sort en courant de l’obscurité de la salle de la Suprême harmonie vers un rideau jaune flottant au vent. Puyi repousse le voile et se retrouve face à des milliers d’adultes prosternés devant lui. Un sentiment de toute puissance l’envahit, premier souvenir indélébile d’une enfant voué à être le Fils du ciel, destin trop large pour lui.

    J’ai eu l’occasion d’évoquer cet inoubliable moment de cinéma avec Fabien S. Gérard invité dans Ciné Rivages en 1988. Ce professeur d’histoire du cinéma a été un des assistants de Bertolucci durant les 4 mois de tournage. Il a consigné dans des carnets à spirale le jour à jour du plateau, dans la tradition des annalistes de la cour impériale. Ces carnets sont devenus un passionnant

     

    journal de bord     « Ombres jaunes », publié aux Cahiers du cinéma.                                                                                                      

    Cloué dans une chaise roulante, Bertolucci a mis 10 ans avant de reprendre la caméra, pour un huis-clos enfermant deux

    adolescents dans une cave. Moi et toi Moi et toi va de l’ombre à la lumière, du désespoir à l’espérance,

                                                                            écho de la traversée du désert d’un des grands metteurs en scène du 20ème siècle.

    « Moi et toi était non seulement le film parfait pour quelqu'un qui n'a pas de mobilité, mais j'ai très vite compris que ce serait le film qui allait me soigner. Un miracle !" A 73 ans, Bernardo nourrit de nouveaux projets.

    Cet ancien communiste, poète, éternel adolescent fasciné par le sexe adulte, a le cinéma dans le sang. Il adore les grands mouvements de caméra fluides et sensuels, inusités aujourd’hui. C’est pourtant un film sans emphase, cru, brut, violent, qui défrayera la chronique avant d’être plébiscité dans le monde entier. Le dernier tango à Paris a été interdit au public italien de 1975 à 1986, condamné à la destruction de l’original par le feu.

     

                                 dernier_tango_a_paris1.jpg

    Je l’ai vu avec mon paternel en 1973. Je voulais lui montrer un film de grand cinéaste. J’avais 18 ans. La gêne à la sortie de la séance. Long silence embarrassé que je finis par rompre en parlant de LA scène du film : le moment où Brando coupe l’électricité dans l’hôtel. « J’ai trouvé cela très fort, toutes ces voix qui criaient dans l’immeuble, comme s’ils étaient perdus dans la vie… et toi ? Oui, effectivement. Nous sommes en restés là.

    Je n’ai pas compris grand’chose au tango à l’époque, ni à deux films antérieurs vus à la télévision. Mais j’étais fasciné

    inexplicablement. La Prima della Rivoluzione  Photo de Prima della rivoluzione  parlait des doutes d ’un jeune bourgeois sur la société, tenté par le marxisme.

    La stratégie de l’araignée La Stratégie de l'araignéeracontait l’enquête d’un fils sur son père 30 ans après sa mort en héros anti-fasciste. Ces films reflétaient probablement mes questionnements entre 13 et 16 ans sur la société et un père énigmatique.

    Bertolucci devait également agiter l’inconscient devenu central dans sa réflexion,après la Luna (sur le fantasme de l’inceste, présent aussi dans Prima della rivoluzione et Moi et toi ) et sous l'infuence d'une cure analytique personnelle,courant freudien.

                                                                                                                             La Luna

    «L’homme me semble très conditionné dans ses choix et son destin par l’inconscient», affirme-t-il. Bertolucci rejoint Jane Campion disant que pour faire un bon film, « il faut laisser l’inconscient s’exprimer librement.»

    Le cinéma est une somme d’inconscients, du scénariste au réalisateur, en passant par les acteurs et le monteur. Je reviendrai sur l’importance de l’inconscient et de la phénoménologie dans le processus cinématographique, sujet abordé dans "Le cinéma, une douce thérapie."

                                                                                Musique!


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    Un ami m'a offert un très beau livre : "L'esprit du chemin", récit inspiré du pèlerin Edouard Cortès, livré au voyage sur les routes de Compostelle, Rome et Jérusalem. Ce cadeau initie un article sur les valeurs et l'essentiel, illustré par un film limpide, intemporel, salutaire,

     

                                  Loin des hommes,           Loin des hommes   mais au plus près de l'Humanité.

     


    Cet ami quinqua génère s’est entiché du triathlon sur le tard. Il nage, court et pédale, en défi permanent avec lui-même. La performance physique paraît être un passage obligé avant d’adopter le pas paisible du pèlerin. D’abord se lancer un défi, puis se fier à soi-même pour se confier au chemin entrevu une fois le corps apaisé. La démarche spirituelle succède à l’exercice physique.

               

                   "Je venais de trouver le bon rythme des pas, celui où seuls comptent l'espace et l'instant présents."

    L’intention diffère selon les motivations. «Le randonneur fera des rencontres, le pèlerin se laissera rencontrer. Le randonneur visitera des cathédrales, le pèlerin se laissera visiter. Le randonneur marchera, le pèlerin se laissera porter, distingue Edmond Cortès.». Laisser venir plutôt que vouloir forcer.


    Au fil des pages parsemées de splendides photos, des textes inspirés invitent à réfléchir. « Et si le voyageur peut se contenter des bienfaits de l’errance extérieure, le pèlerin espère par les vertus du chemin dissiper ses errances intérieures.»
    On pourrait opérer pareille distinction entre spectateur « intentionné» et spectateur «désinvolte» d’un film. L’un restera extérieur à la réalité projetée sur l’écran, l’autre se laissera toucher intérieurement par la projection extérieure d’une réalité qui lui parle. .


    La solitude du marcheur et du spectateur en quête de soi évoque celle de Daru, instituteur dans une vallée de l’Atlas algérien en 1954. L’homme est fils de migrants espagnols. Il donne la classe et le grain aux petits algériens dans une maison-école perdue au bout du monde. C’est son combat à lui, apprendre à lire aux enfants pour être indépendant, tandis que les adultes s'entretuent pour chasser le colon. Daru a été officier en 40-45, il fuit désormais la violence absurde.


    Loin des hommes, cet homme vigoureux au regard clair, 

     

    cultive l’Humanité à sa façon, enracinée dans le partage et la transmission. Ses valeurs sont mises à rude épreuve lorsque la gendarmerie lui confie l’escorte d’un algérien meurtrier de son cousin voleur. Le passage devant un tribunal « blanc » est la seule façon d’échapper à la loi du sang en vigueur dans les villages reculés du bled algérien. Daru accepte et prend tous les risques pour accomplir sa mission, traqué par la famille vengeresse et les Français racistes. Il ne pose aucune question à Mohammed, il ne juge pas.


    Et quand son compagnon forcé  Loin des hommes : Photo Reda Kateb lui demande pourquoi « il fait ça ?», Daru répond :«parce que tu m’as été confié.» A mille lieues de toute civilisation, dans un paysage aride et inhospitalier, Daru reste intraitable sur l’éthique et la loyauté, tandis que l’armée française et le maquis montent des coups fourrés. Les droits de l'homme contre la loi du sang. Mohammed et Daru iront jusqu’au bout du chemin et accueilleront chacun une liberté inattendue au plus fort de la tourmente extérieure et intérieure. Daru est

    croyant.Il est de la trempe des moines de Des hommes et des dieux isolés dans les montagnes du Maghreb.

     

    Cette histoire avare de paroles et prodigue en élévation est librement inspirée de deux nouvelles d’Albert Camus, un écrivain majeur qui nous ramène à la grandeur de l’engagement moral, à la nécessaire bonté altruiste trop assommée par l’individualisme ambiant.
    Comme disait Edgar Morin, cité dans « L’esprit du chemin »,


                                      A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on oublie l’urgence de l’essentiel.


    Loin des hommes sur les écrans français le 14 janvier et le 4 février en Belgique.La bande originale de Nick Cave & Warren Ellis est méditative. Un film universel et digne.

     


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  •                                                        La Famille Bélier

    J’ai revu La famille Bélier dont j'ai déjà parlé. Le film d’Eric Lartigau était projeté en avant-première au profit des œuvres sociales d’un service club namurois. Parmi l’assemblée de 400 personnes, des enfants des classes bilingues de l’école Ste Marie.


    Cet établissement est un des rares en Belgique à inclure par petits groupes, dès les maternelles, des enfants sourds ou malentendants dans des classes ordinaires par immersion linguistique. Un duo de professeurs fait la classe. L’un s’exprime en français pour les enfants entendants et l’autre s’exprime en langue des signes ou en français rendu accessible par un code (le LPC) pour les enfants sourds ou malentendants. Un bref documentaire donne un aperçu de l’initiative intégrative.


    Avant la projection, la présidente du Kiwanis Terra Nova a présenté le programme social de son association. Une interprète traduisait son discours en langue des signes. Le film aussi était sous-titré pour les sourds ou malentendants. En plus des paroles, des indications sur l’ambiance et les sons donnaient du relief au vide acoustique d’une partie du public. Le silence dans une scène était signifié par des points de suspension (...)


    Ce sous-titrage spécifique matérialisait le handicap de ne rien entendre des bruits du monde ni de ne pouvoir dire oralement ses désirs, peurs et besoins. Le contexte particulier de la séance mixte a surligné des attitudes que j’avais escamotées à la première vision. L’importance du toucher dans une famille de malentendants ; les élans d’affection spontanés  La Famille Bélier : Photo François Damiens, Louane Emera

    les mimiques expressives pour montrer un sentiment.      La Famille Bélier : Photo Karin Viard, Louane Emera      


    Une séquence a retenu particulièrement mon attention. Celle où le son disparaît progressivement lors d’un concert. Les ravages de la surdité prennent toute leur ampleur. Cette scène est très bien amenée au contraire de ce que j’avais voulu faire au cours d’un reportage télévisé au début de ma carrière de journaliste dans un institut pour malentendants. J’avais également coupé le son pendant 10 secondes, brutalement, sans préparer le spectateur. On avait cru à un incident technique. C’était raté

    .
    Au final, très émouvant, on n’entendait pas une mouche voler dans la salle. Les spectateurs étaient englobés dans une même émotion, sous l’emprise de la contagion de l’effet de salle, le public ne formant plus qu’un contenant l’émoi de tous. « Le tout était plus que la somme des parties.»


    Mon voisin de fauteuil, antillais chaleureux, m’a dit gravement, avoir été étonné de l’émotion éprouvée à l’écoute des chansons de Michel Sardou, interprétées en chorale, en duo ou en solo.La Famille Bélier : Photo Eric Elmosnino, Louane Emera  La Famille Bélier : Photo Eric Lartigau  La Famille Bélier : Photo Ilian Bergala, Louane Emera

    Une composition l'avait particulièrement marqué : "Je vole" .

    Moi aussi, qui n’aime pas du tout Sardou, j’ai découvert l’impact de textes exprimant simplement des sentiments forts.


    Une bien belle soirée.

     

                                                                                    La Famille Bélier : Photo François Damiens, Karin Viard, Louane Emera, Luca Gelberg


    La famille Bélier sort le 17 décembre sur les écrans belges et français. Ce film sans prétention mérite d’être LA sortie familiale de cette fin d’année.


    Il a neigé sur Namur cette nuit. L’hiver pointe le bout du nez. Ayons chaud au corps et au cœur.

     


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  •                                                       

                                                                                    Cover de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band When I'm sixty four

     

    Aujourd'hui, j'en ai quatre de moins que les 64 des Beatles. Je me suis dit, je marque le coup sur le blog et je passe la chanson des quatre garçons dans le vent " I'm sixty years old". Erreur, mon cher Watson, it's 64 not 60. Tant pis, la musique est guillerette, je maintiens.

    Qu'écrire en ce jour mémorable ?  Des souvenirs liés à des titres de films chiffrés. Me vient immédiatement  à l'esprit

     

                            Les Cinquante-Cinq Jours de Pekin  Je me souviens des terrifiants Boxers, de l'incursion de David Niven et de

    Charlton Heston dans la cité interdite pour faire sauter un arsenal. Et aussi de l'admiration de mon père pour  Still of Ava Gardner in 55 Days at Peking (1963)

    Ava Gardner : AAAH, ça c'est une femme!

    Ma mère avait aussi son idole, Gary Cooper, le shérif solitaire du Train sifflera 3 fois. Elle ne lassait pas de chanter d'un air mélancolique  "Si toi aussi tu m'abandonnes", traduction de Do not forsake me, oh my darlin', la chanson générique du film de Fred Zinnemann.

    Chanson encore, reprise à tue-tête, sur les routes de la Drôme, en 1990, avec nos jeunes enfants : "American Pie", extraite de la

     

    bande originale de  Né un 4 juillet    Je me rappelle aussi des programmes de cinéma  repris sur plusieurs pages

     

    dans les journaux.  A  l'époque, les films tenaient l' affiche  plusieurs mois, voire plus d'une année, comme les 10 commandements

     

    Les Dix commandements  Encore Charlton Heston que j'appréciais plus tard dans Major Dundee   Soleil vert : photo Charlton Heston, Richard Fleischer  

            et  Khartoum,              Khartoum : photo Basil Dearden, Charlton Heston  ce dernier vu en cinerama ( 70mm extralarge sur écran incurvé) avec mon père.

     

                                              Traînent aussi dans ma mémoire les affiches de Cléo de 5 à 7 et des 39 marches, films jamais vus.

     

                                                                               Cléo de 5 à 7             Les 39 marches

     

    Assez regardé dans le rétroviseur. C'était ma fantaisie du jour. On n'a pas tous les jours 3 x 20 berges, rendez-vous quand j'en aurai sixty four


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  • J’ai simplement envie de parler d’un beau film, aux valeurs universelles et de facture limpide, sorti cette semaine en Belgique, le 22 octobre en France.

                                                                    Le Juge


    La mort de sa mère ramène Hank dans sa ville natale, un trou perdu de l’Indiana. L’avocat d’affaires à la grande ville a coupé les ponts après ses études. En froid polaire avec son père juge depuis 42 ans dans la petite bourgade, le brillant juriste s’est constitué une carapace, mélange de cynisme et d’insensibilité afin d’oublier le rejet paternel. La famille, mère, deux frères et patriarche inflexible, il

     

    a fait une croix dessus. Mais Hank   a néanmoins perpétué quelques rituels familiaux :

     

    la culture des hortensias chers à maman et des caramels mous en pagaille dans les poches comme son père en distribuait aux enfants.


    On naît quelque part, on grandit quelque part, on est toujours de quelque part. Hank reste après l’enterrement de sa mère. Il assume

     

    la défense de son père à son corps défendant. Le vieux juge malade Le Juge : Photo Robert Duvall

    est accusé de meurtre avec délit de fuite. Que s’est-il passé cette nuit de tempête ? Quel a été le point de rupture entre le fils exilé et son père ? Réponses après 2H21 minutes de cinéma classique, solide et carré.


    Le patriarche perd la mémoire, le fils déterre la sienne. Le souvenir de moments heureux vécus avec un père affectueux le motive. C’était il y a longtemps. Ça suffit pour essayer une dernière fois de renouer une relation détestée depuis 20 ans. Hank s’accroche, défend l’honneur familial au tribunal, aide le vieux juge à juguler son cancer. Le fils paterne, le père maugrée.


    Les masques tombent, les cœurs saignent et cicatrisent. La densité des caractères éclipse une mise en scène au service de personnages bien campés. Robert Downey Jr et Robert Duvall vont au charbon, entourés d’acteurs habitués aux seconds rôles consistants.

    Vincent d’Onofrio, Le Juge : Photo Vincent D'Onofrio     Vera Farmiga Le Juge : Photo Vera Farmiga    Bill Bob Thornton Le Juge : Photo Billy Bob Thornton

     

     

                                                                                     Un régal.

     


    Une fois encore, marqué par mon histoire familiale, j’ai suivi intensément l’évolution de rapports houleux entre un père et son fils. Mon cœur se serre quand les parents ennemis font mine de se rapprocher, quand chacun accomplit un pas vers l'apaisement.

     

     

    Salles obscures d'audiences


    Les spectateurs plus intéressés par le cinéma de prétoire, un genre dans lequel les Américains excellent, liront un ouvrage très

    intéressant écrit par un juriste belge, Bruno Dayez préfacé par son frère Hugues, critique de cinéma. reprend

    40 films, prétextes à méditation sur la justice. Cette tournée cinématographique des tribunaux souligne l’emballement médiatique, le sectarisme des cours et la fragilité d’un jugement. Car, finalement, un procès n’est jamais que la confrontation de points de vue sur des faits, chaque partie prétendant détenir la vérité. C’est à qui racontera le mieux son histoire.
    Le cinéma de prétoire, ancré dans la réalité, continue à passionner les foules, conviées à pénétrer les coulisses d’un théâtre judiciaire souvent tragique. Le juge marie procès et remous familiaux, une association gagnante et convaincante.

     


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