•  

     

    Je marche à tous les coups. Les films de prétoire (ici pré-prétoire) me branchent toujours. Peut-être en écho à ma vocation première d’être un homme de loi avant de bifurquer vers l’homme de lignes, journaliste avocat de l’information. En outre, La voie de la justice (sort le 29/01 en France) est  basé sur des faits réels, détaillés sur deux heures dix-sept.

    Afficher l'affiche en grand format

    Bryan Stevenson défend les causes désespérées, celles qui échouent dans le couloir de la mort aux États-Unis. L’avocat noir soutient un de ses frères de couleurs, jugé et condamné sur un faux témoignage de blanc, arraché dans le couloir de la mort. Le shérif d’un comté de l’état de l’Alabama pratique souvent le placement préventif dans ce couloir morbide afin d’extorquer des aveux. Johnny D. y séjourne un an avant son procès ; il n’avoue rien puisqu’il n’a pas tué cette jolie fille de dix-huit ans. Sept ans après les faits, ni le procureur, ni le shérif ne veulent rouvrir les plaies d’une « population très émue par ce meurtre sordide. »

    Personne sauf Bryan Stevenson, fondateur de l’association Equal Justice initiative (EJI), frais émoulu de Harvard, une université de blancs. Il a fait le droit pour aider les gens. Il choisit d’être pauvre en Alabama plutôt que de rallier un cabinet prestigieux.  EJI est toujours active, elle a aidé et sauvé cent quarante personnes jugées sommairement, privées d’assistance juridique digne de ce nom.

                                              La Voie de la justice : Photo Michael B. Jordan, Rob Morgan (IV)

                                                                                                                  Je reprends l’excellent ouvrage de Bruno Dayez, Justice & Cinéma. Il commente vingt-cinq ans de films de prétoire. La salle d’audience, lieu où « la justice se dérobe en même temps qu’elle se donne à voir. » L’avocat au barreau de Bruxelles démonte plusieurs fois le système judiciaire américain, appareil inconcevable sous nos latitudes. Les procureurs sont élus. « Coups bas, calomnies et rétention d’informations sont ainsi monnaie courante entre rivaux. Là même où l’intérêt public devrait prévaloir règne en fait la tactique destinée  exclusivement à faire trébucher l’adversaire…."

    L’adversaire, en l’occurrence est noir, pauvre et dégoûté de la justice des riches blancs arrogants. Le film avance lentement sur le chemin de la vérité. Autant les tribunaux sont expéditifs, autant la procédure pour contrer l’arbitraire est longue, surtout en terre raciste. Cette lenteur narrative pose les jalons d’une émotion irrépressible au dénouement tant attendu et espéré. Aucun effet de manches dans La voie de la justice, ni médiatisation à outrance, juste la patience opiniâtre d’un avocat débutant mais déterminé, soutenu par sa communauté. Le défenseur de Johnny D. est intimement convaincu de l’innocence de son client. Il a le ferme espoir que la justice triomphera.

                                                       La Voie de la justice : Photo Brie Larson

    « La manière dont se crée une erreur judiciaire doit énormément aux mauvaises coïncidences, à la suggestibilité des témoins, à l’incurie de certains policiers, à la désinvolture de certains juges », à propos d’un film d’Hitchcock, Le faux coupable, inspiré lui aussi de faits authentiques. En Alabama esclavagiste, on peut ajouter le délit de faciès, la haine du noir, comme facteurs facilitant les condamnations capitales. Bryan Stevenson garde son calme en toutes circonstances. Sa plaidoirie décisive est sobre, brève et constructive, à l'inverse de la hargne de la race dominante.

    Bravo à Warner Bros d’avoir produit un film promis à une faible audience, sur un sujet rebattu, mais toujours d’actualité. On a beau taper sur le même clou, le bois du racisme possède encore de profondes racines dans le Sud profond.

     

                              https://eji.org/wp-content/uploads/2019/10/bas-walter-mcmillian-release-1024x534.jpg

                                                 Johnny D. à sa libération, avec sa femme et son avocat.

     

     


    votre commentaire
  •  

     

    Au détour d’un reportage sur les voitures électriques, j’apprends qu’un modèle moyen consomme vingt kWh au cent kilomètres. Je ne fais ni une ni deux, je calcule de tête, ce que représenterait ma consommation annuelle à raison de vingt-cinq mille km l’an. Total : 5.000 kWh, soit une fois et demi la consommation moyenne d’une petite famille. À supposer qu’un jour, la terre porte 500 millions de véhicules électriques (hypothèse basse), vous n’imaginez pas la quantité supplémentaire de kWh qu’il faudra produire. Inimaginable, insupportable, intenable.

     

                                           Little Joe : Photo

    Le bonheur est ailleurs. Dans le parfum des fleurs que nous inhalerons, sécrétion du bonheur assuré grâce aux manipulations génétiques. Alice y croit dur comme fer, au point de donner le nom de son fils à sa créature bienfaisante. Little Joe aime les caresses, les douces paroles et l’affection que les humains daignent lui prodiguer.

    Gorgé de tendresse, le bouton rouge grossit à vue de cœur et expectore un pollen euphorisant. Revers du pistil, Little Joe exige un attachement exclusif, celui qu’Alice peine à donner à son fils, absorbée par sa noble tâche. Elle consulte régulièrement une psychothérapeute après une séparation difficile.

    Le bonheur donc mais à quel prix ? Juste une légère modification de la personnalité. Les adeptes de la vie Zen se sentent devenus étrangers à eux-mêmes. Ils perdent leur capacité d’empathie. Alice commence à douter. Elle confie son inquiétude à sa thérapeute. Celle-ci pense à une projection de son inaptitude à la sérénité.

     

                                                    Little Joe : Photo Emily Beecham, Kit Connor

    Jessica Hausner joue sur une ambiguïté permanente, malaise renforcé par de vastes espaces blancs où les personnages réussissent difficilement à se maintenir dans le champ de la caméra. L’atmosphère est oppressante. Les intérieurs sont décorés a minima, tachetés de vert menthe,  de rouge sang et de blanc clinique. La désincarnation mine les émotions. Les êtres uniformément heureux refoulent le moindre écart émotif à la consigne du bien-être éternel.

    Un film intrigant, qui laisse sur sa fin; donne au moins à penser les conditions  admissibles pour être bien ensemble ici-bas. Nous avons le choix entre nous conformer au prescrit de la société techno-libérale ou « à se réapproprier sa propre trajectoire, quitte à dire non et à sortir du troupeau, sans doute une des plus grandes jubilations que la vie peut nous offrir. »

    ... Il existe mille manières, petites et grandes, de reprendre un tant soit peu la main, de se faire du bien et d'ajouter un peu de joie à ce monde...(Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corine Morel Darleux).

     

    Little Joe : Photo

                                                                                                   Nous étions trois,

                                                                                                   puis deux dans la salle.

                                                                                                   La spectatrice sortante a éternué en quittant la projection.

                                                                                                   Elle était peut-être allergique à…  

     


    votre commentaire
  •  

     

     

    Roschdy Zem était l’invité du magazine après le journal de France 2 dimanche dernier. L’acteur franco-marocain fait aussi la une de Télérama. Il parle de son métier bien sûr mais aussi de la difficulté d’être arabe en France. Lui, il a émergé d'une cité à Drancy, du marché aux puces.Il y retourne régulièrement avec son fils pour lui montrer d’où il vient.« C’est important les racines », surtout pour les déracinés comme lui. Petit, le Secours catholique le confie à une famille flamande en Belgique afin de soulager sa famille arrivée en France dans les années 1950. Roschdy a donc appris le flamand, qu’il ne parle plus mais comprend encore.

    Télérama

                                                          Dans Roubaix, une lumière, il est le seul de la famille  à ne pas être rentré au bled. Il incarne un  commissaire de police veillant bien. Sa connaissance des deux cultures lui permet de comprendre, d’être patient et de ne pas juger les hors-la-loi, parce qu’il a connu des galères pareilles, en évitant de sombrer, au contraire de ceux qu’il arrête, auteurs de petits ou gros larcins. Comme ces deux filles, coupables d’un assassinat gratuit. La police oui, à condition qu’elle arbore un visage humain, qu’elle recadre avant de condamner définitivement.

    L’acteur attire naturellement la sympathie.Ses anciens collègues du marché aux puces louent sa gentillesse débonnaire. Moi aussi, je l’aime bien. Au point de regarder Roubaix, une lumière en VOD. Je n’avais pas réussi à le voir sur grand écran. Il aurait mérité un prix d’interprétation à Cannes. (Roubaix… a eu le Bayard d’or au dernier FIFF à Namur).Qu’il soit pompier, flic, soldat, pote solidaire ou garde du corps de Luchini, il a juste l’air de quelqu’un qui ne la ramène pas.

     

                                                            Roubaix, une lumière : Photo Roschdy Zem

    J’ai vu quatre des six films qu’il a réalisé, avec notamment, cette passionnante incursion dans le milieu des sculpteurs de corps (Bodybuilder).

    À 53 ans, il a pris le risque de jouer avec des acteurs non professionnels. Un stimulant. « Ils apportent une émotion, une vérité à laquelle il faut s’accrocher. Ils pensent que j’ai des choses à leur apprendre, or c’est à moi d’être à l’écoute. » (Télérama, 3653, 18 janvier). Le beur a réussi, ça ne lui monte pas à la tête. RZ a eu la chance de rencontrer des personnes qui l’ont nourri, tel Arnaud Desplechin, Le réalisateur a vu en lui, l’homme souriant et doux, qu’il n’a pas souvent interprété.

     

    L’hiver est doux, cette douceur déteint sur l’humeur. 1917 enchante la critique, des deux côtés de la frontière franco-belge. Pourtant, j’hésite. Un couple ami l’a vu. Madame n’a pas aimé du tout.

    - Ce n’était pas plausible.

    - C’est l’histoire de son grand-père…

    - Ah bon. Oui, bon, je n’aime pas les films de guerre. Je t’ai accompagné pour te faire plaisir, dit-elle à son mari. Si j’avais dit non, tu aurais été capable de ne pas bouger.

    - Pourquoi ne pas aller ensemble au cinéma et voir des films différents et en parler ensuite ?

    - Ah non, ça ce n’est pas gai.

    Bref, une soirée ratée pour elle, parce que l’envie manquait.

                                                                      Quelle est la mienne ?

    Ce midi, j’ai le choix entre Judy, Little Joe et 1917

    Un ami me dit avoir apprécié 1917, « mais un style trop américain dans les valeurs véhiculées. »

    Je me déciderai en dernière seconde, bien que l’étrangeté de Little Joe m’attire. Hors, Cinémoithèque aime sortir des tranchées.

     

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire
  •  

    Pluie battante sous les piliers du viaduc, fracas du train à grande vitesse au-dessus des têtes.

    Un homme et une femme tournent sur eux-mêmes. Peut-il lui faire confiance ?

    Policiers et truands devant une carte murale. Répartition des agents aux trousses des voleurs distribués dans les mêmes quartiers. Les femmes règlent une chasse à l’homme désespéré.

                                                                

    Sacs d’ordures lancé dans une benne dans la cour d’un immeuble délabré. Baraques près d’une fête foraine, scooters alignés.

    Ombres chinoises du couple éphémère. Lucioles dans la nuit, phares de voitures évanescents, baskets phosphorescentes. Les pensionnaires ébahis d’un zoo au milieu d’une fusillade. Succion des pâtes dans une bouche affamée.

    Le Lac aux oies sauvages : Photo

    J'ai côtoyé la Chine marginale, les voyous sans foi ni loi, la femme seule au sort incertain, le bandit chevaleresque sur le tard.

    Le lac aux oies sauvages est un terrain de dix hectares hors-la-loi. Les baigneuses flânent sous des chapeaux de soleil à larges bords. Mais cette lumière douce a un prix.

    DiaoYi'nan  confirme sa maîtrise de l’esthétique sombre, tachetée de rares touches de lumière, filaments d’espoirs improbables,

      

     


    votre commentaire
  •  

     

     

    Gloria Mundi a été ma première toile de l'année. Je devais honorer le chantre du petit peuple malgré mon aversion à commencer 2020 avec du lourd.Un article lu ce matin avec agacement m'a remobilisé sur la nécessaire solidarité avec les plus démunis. Le nombre de voitures de société frôle le million en Belgique, soit une augmentation de 20% en cinq ans. Les routes sont saturées mais mon pays est le seul en Europe à pousser autant un avantage en nature polluant. Et si on louait une partie de ces véhicules aux sans-emplois qui ne disposent pas d'automobiles pour chercher du boulot en zone non urbaine...

    Un autre chiffre me fait bondir, celui des trois cents millions qu'il faudra débourser pour transférer le footballeur M'Bappé... Un record. Plafond percé aussi pour les droits TV du foot belge. La ligue professionnelle escompte engranger 120 millions pour la diffusion d'un d'un championnat parmi les plus faibles d'Europe.

                                                            Gloria Mundi : Photo Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark

    Alors,cap sur Marseille, aussitôt dit aussitôt fait. Sylvie et Richard ont recomposé leur couple. Ils peinent à nouer les deux bouts mais gardent le cœur sous la main. Il prend sa pause de chauffeur de bus municipal au matin quand elle a sa dose de ménages. Sylvie travaille la nuit parce que ça paie un peu plus.L'argent occupe le terrain en largeur et en longueur.

    Un jeune couple ne fait pas d'enfants pour grimper dans l'ascenseur social. Un quinqua prend le bus à la sortie de prison. C'est long mais c'est moins cher de Rennes à Marseille. Sylvie n'a jamais rendu visite à Daniel, son premier amour, parce que Rennes c'est loin. "Il aurait fallu prendre une chambre pour la nuit et avec la petite..." Daniel ne lui reproche rien, prêt à payer sa dette en une fois, tant il

    se repent d'avoir abandonné Sylvie et leur enfant.   Gloria Mundi : Photo Ariane Ascaride

    Un beau-fils croit gagner son indépendance étant chauffeur Uber. "Je me crève mais au moins, je sais pourquoi." Sa femme galère de CDD en CDD, son bébé chez une nourrice, "ça coûte la peau des fesses." L'horizon est enfumé sauf pour les tours de verre qui poussent loin du port. Des quartiers périclitent, de nouveaux îlots narguent les moins que rien qui ont le nez collé au sol à laver des cabines de paquebots ou à cirer les pompes de touristes friqués insensibles aux réfugiés qui logent sur les quais à la belle étoile.

                                          Gloria Mundi : Photo Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin

    Guédiguian dépeint à juste traits la fracture sociale, le délitement de la solidarité ouvrière et même l'explosion des liens familiaux.  Il croit encore un peu à l'amitié, à la compassion. Et basta. Le hic,c'est qu'il s'enferre dans un désenchantement déjà amorcé dans La villa. La chronique sociale vire au mauvais mélo plombé par des ressorts dramatiques appuyés. Nul issue possible, à moins de retourner de là où on vient, entre les quatre murs d'une cellule - dedans, dehors, c'est la même chose- ou de revenir au monde d'avant, moins rapide, moins égoïste, moins sec. Le retour aux valeurs humanistes et humanitaires est bien compromis.

                                Déprimant, je le pressentais, mais je ne renie pas mon choix de premier film de l'année.

                                                          Gloria Mundi : Photo Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique