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                         Au nom de la terre : Affiche

     

    Poignant ! Il n’y a pas d’autre mot. Désespérant aussi. La spirale infernale : investir, s’endetter, aller de l’avant et piquer du nez. Le fils travaille deux fois autant que le père mais il n’y arrive plus.

    Edouard Bergeon raconte l’histoire de son paternel agriculteur. Si on ne savait pas que la fiction est largement inspirée d’une vie réelle, on crierait au mélo chargé. Une équipe bien informée sur le sujet a évité le piège de la dramatisation.Les producteurs de Au nom de la terre sont fils et frères d’agriculteur. Guillaume Canet a grandi à la campagne, il a investi de l'argent dans la production aussi.

    Entrepreneur, c’est  ainsi que se définit Pierre face à son père qui lui cède ses terres cher et vilain. Pierre doit acquitter un fermage prohibitif.

                       « C’est moi qui ai fait Les grands bois. Je ne vais pas te donner le travail de toute une vie. »    

     

                                 Au nom de la terre : Photo Guillaume Canet, Rufus

    1979-1996, l’agriculture vire à la technicité, à la chimie. L'Europe (quotas, éforme de la Politique agricole commune (PAC), montants compensatoires), bien aidée par les banques et les coopératives lient pieds et poings du monde paysan. Le rendement détruit la qualité. Vingt mille poulets sont nourris avec un mélange puant livré par la coopérative. La volaille est trucidée après trente-cinq jours.

    Le père : tu fais de la merde.

    Le fils : les gens veulent tout gratuit, ils en ont pour leur argent.

    Notre assiette, c’est notre santé, piqûre de rappel.Le consommateur participe à l’éreintement de la terre et à la disparition de ceux qui en vivent. Il y a un suicide d' agriculteur par jour en France.

    Pierre, son fils et son  ouvrier ont beau se tuer à la tâche, les bras et les esprits fatiguent sous le joug d’échéances difficilement tenables. Et heureusement, l’épouse remplit le frigo en travaillant comme comptable en plus des livres de la maison. Bientôt Claire doit composer également avec un mari malade.

     

                               Au nom de la terre : Photo Anthony Bajon, Guillaume Canet, Veerle Baetens, Yona Kervern

    Edouard Bergeon a vécu le drame familial de l’intérieur puis il a quitté la campagne pour la ville. Il est revenu  à la terre avec sa caméra, témoin de la détresse du monde agricole. Son film sonne juste, secoue et  incite à encourager les circuits courts, les producteurs locaux, les conversions au bio. En France, l’élevage en lait bio a augmenté de 61% en trois ans.

    Guillaume Canet est plus vrai que nature en fils de paysan. Il a assimilé la personnalité de l'exploitant exploité, déterminé à incarner fidèlement un destin familier du réalisateur. L'acteur a poussé le mimétisme jusqu' à ressembler physiquement au vrai Bergeon.

     

                                          Bravo à ce cinéma du réel à cent coudées des pensums militants.

     


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    Beau! Belles aussi.

    Pictural à la manière de Georges de La Tour.

    Une romance en avance sur le siècle (1770). Deux femmes dressées contre les conventions, frémissantes de retenue.

     

                                                 Portrait de la jeune fille en feu : Photo Adèle Haenel, Noémie Merlant

    La peintre doit se cacher derrière le nom de son père pour être vue. Elle ne peut peindre des hommes nus. La fiancée doit accepter un mariage arrangé. Elle refuse de poser en portrait pour acheter son mari.

    Marianne et Héloïse jouent à cache à cache.Tant qu’Héloïse se dérobe à son pinceau, Marianne échoue à capter l’essence de son modèle. Difficile de peindre de mémoire des traits fuyants, pourtant tellement épiés.

     

    Portrait de la jeune fille en feu : Photo Adèle Haenel

    Les deux femmes se rapprochent au fil de promenades venteuses (dans le Morbihan). La falaise guide leurs pas au bord de l’interdit. Les regards insistent à percer les émois. 

    Un chœur de femmes entonne une mélopée lancinante un soir autour du feu. Les cœurs s’embrasent au lendemain d’un premier baiser balbutiant. Les corps se livrent et se délivrent.

    La main de l’artiste s’affranchit, suit le cours d'un amour dépouillé. Figer l’être aimée sur la toile, c’est la posséder un peu. L’art laisse des traces indélébiles, prolongateur d’une idylle éphémère.

    Céline Sciamma signe un Portrait de la jeune fille en feu, remarquable de maîtrise et de lumière. L’image est belle, si belle que la caméra la contemple parfois longuement. Certes l’esthétique présente à chaque plan contrarie l’émotion du spectateur, mais il retient surtout la solidarité féminine envers Sophie, la servante du castel, ainsi que la rébellion contre un ordre établi au détriment des femmes, propos éminemment politique serti dans un film d’époque.

                                                                Portrait de la jeune fille en feu : Photo Luàna Bajrami, Noémie Merlant


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    After The Wedding ne sortira pas en France. Le DVD sort le 12 novembre, ai-je appris en lisant un journal de Montréal. Les Québécois ont apprécié, les critiques belges ont boudé.

     

                                                   

                                                          Je n’avais donc aucune raison de voir la reprise d’un film (2006) de Susanne Bier, construite sur la même trame. Sinon pour les deux actrices, Michelle Williams et Julianne Moore. Elles endossent les rôles masculins de la première version, c’est la principale innovation de la nouvelle mouture.

    Deuxième grand changement, Bart Freundlich lève rapidement le suspense de la filiation, secret divulgué sur le tard dans le film danois. Il s’intéresse surtout aux réactions d’un couple, d’une enfant et d’une mère en proie à la culpabilité. Chacun porte une histoire, mais tous n’ont pas tous les fils de l'intrigue.

     

    Une définition élargie du trauma précise qu’un événement est traumatique « s’il est vécu comme étant bouleversant, dépassant ou submergeant les capacités développementales d’une personne à composer avec cette expérience... » et si "cet événement  produit des symptômes psychologiques qui perdurent dans le temps. » (Trauma complexe, Presses Universitaires du Québec)

    En écrivant ces lignes, je commence à cerner les racines de cette émotion diffuse qui m’a saisi très tôt à la vision d’un film propre sur lui, apparemment lisse et pourtant troublant chez ceux qui acceptent d'être empathiques avec leurs semblables plongés dans la confusion la plus folle.

     

                                        After the Wedding : Photo Billy Crudup, Julianne Moore, Michelle Williams

    J’ai rapidement cessé de comparer les deux versions. Le présent a pris le dessus, en résonance avec mes préoccupations du jour. Une séquence m’a littéralement  retourné les tripes, exprimant le peur de la mort qui sommeille en nous. Il y a encore cette question lancinante de la réparation d’actes posés dans le passé si l’occasion nous est donnée de redresser les effets d’erreurs commises au nom de la jeunesse, du souci d’autrui et de la lâcheté aussi.

    J’ai entamé le dernier tiers de mon existence. Je regarde rarement en arrière. Une réunion prochaine des anciens de ma classe de terminale secondaire, douze ans après nos premières retrouvailles, remet l’adolescence en mémoire.

                                                           After the Wedding : Photo Michelle Williams

    « La mémoire est le lieu de notre relation au temps qui passe : au passé, mais aussi au présent, lieu des émotions dans leur immédiateté, et au futur, avec la capacité de se projeter dans l’avenir (Mémoire et émotions, Essais Le Pommier).   

    After The Wdding conjugue tous les temps.Nous est montrée la capacité à baliser l’avenir de ses proches alors que soi-même n’a plus rien à espérer, sinon une mort douce. Ce souffle projectif me manque actuellement. L’impact d’une séance de cinéma demeure inattaendu. C’est ce gisement d’imprévisible qui nourrit mon appétit (devenu sélectif) envers un art inégalable.

                                                                   

     

     


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                                Alice et le maire : Photo Fabrice Luchini

     

    Paul Théraneau est maire de Lyon, troisième ville de France. Il fait de la politique depuis trente ans, c'est une vocation. Il est satisfait de son bilan, pense même à l’Élysée et pourtant, il a le sentiment de tourner à vide. Il n’a plus d’idées.

    Alice, sortie d’un long cursus de lettres est engagée pour prendre du recul, travailler sur les idées et requinquer le maire. La trentenaire intellectuelle accepte cet ordre du jour vague, à défaut de savoir ce qu’elle veut dans la vie.

    « Vous allez m’aider à penser. Vous me ferez des notes. Nous en discuterons. N’hésitez pas à livrer le fond de votre pensée. »

    Alice n’a pas vraiment le temps de penser, mise à toutes les sauces d’un cabinet soumis à l’urgence d’un agenda débordant. Elle devra même remplacer sa cheffe au pied levé. Face à un collectif d’aide aux immigrés, Alice avoue son incompétence. Ici, c’est du concret, la pensée s’évanouit dans les méandres de sanitaires défectueux.

                                                        Alice et le maire : Photo Anaïs Demoustier, Léonie Simaga

    Donc réfléchir dès que possible, dans le bus, dans la rue, toujours un livre à la main; en observant aussi le grand commis de la politique dans ses œuvres. Alice admire Paul, détenteur d’un cap qu’elle cherche en vain. Elle est attentive et réservée, répond à la demande, n'anticipe pas.

    Alice prend du galon au détriment des boîtes de comm’ et des soutiers qui se décarcassent sur le terrain. Le tandem maire/philosophe trouve rapidement ses marques. Le duo Luchini/ Demoustier est crédible, plausible, visible. Ils se voient tard le soir, au creux de la nuit (très belle séquence allo déprime), dans de courts trajets dans les couloirs ou entre deux inaugurations. Ces discussions stimulantes sont quelquefois verbeuses, souvent éclairantes sur l’infernale machine qui empêche le politique de lever le nez du guidon. Éclairantes à condition de s’accrocher, tellement d’idées fusent et sont contredites.

                                        Alice et le maire : Photo Anaïs Demoustier, Fabrice Luchini

    Nicolas Pariser remet l’humain au centre de l’échiquier, confronte l’intellectuel à la matérialité de la politique. Le penseur est plein, l’homme public se vide. Alice et Paul jouent aux vases communicants. Le vieux briscard tombe sur une citoyenne qui croit encore aux hommes vertueux, serviteurs de la cité. Au risque de perdre amis et illusions pour Alice, collaborateurs et électeurs pour Paul. Mais la complicité nouée entre deux êtres de chair surmonte les doutes et les coups de mou.

    La première note d’Alice au maire porte sur la modestie, entrée vers la sortie du prêt à penser.

     

     


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                                                                Downton Abbey : Affiche

     

    J’ai superbement ignoré les cinquante-deux épisodes de Downton Abbey diffusés à la télé entre 2010 et 2015 malgré les commentaires élogieux de plusieurs proches.

    J’ai ignoré crânement les recommandations de connaisseurs me déconseillant de voir le film si je n’avais pas vu les six saisons la série.

    Quelle idée ! Pour moi, un film britannique est plus fort qu’un lord conseilleur. D’ailleurs, la version cinéma commence à l’époque (1927) où le feuilleton a pris sa retraite.Nul besoin de connaître le passé du domaine pour apprécier de nouvelles péripéties. J'ai donc eu le plaisir de faire connaissance succincte d'une vingtaine de personnes, maîtres et valets (mêmes acteurs qu'au petit écran). N'ayant aucun point de comparaison avec la série, ce fut chaque fois Delighted, my dear. J'ai replongé avec délices dans l'ambiance de Gosford Park qui aurait soufflé l'idée de la célèbre série à Julian Fellowes, déjà scénariste du film de Altman en 2001.

    Downton Abbey : Photo Jim Carter

    J'ai passé deux heures agréables en charmante compagnie tant aux étages que dans les sous-sols de l'imposant manoir. Chaque classe sociale suit une hiérarchie et chacun respecte la place assignée par le rang ou la fonction.Les servis reconnaissent les qualités des servants, les servants cultivent un dévouement, voire une dévotion à l'égard des servis. La barrière des classes existe mais nobody ne songe à bousculer un ordre établi au service d'un mode de vie menacé.

    "Vous êtes le cœur de la communauté, vous devez continuer", s'exclame une gouvernante en réponse aux doutes de la comtesse sur le sens de mener un train de vie opulent alors que les moyens commencent à manquer.

                                                                                                                                                     Downton Abbey : Photo Joanne Froggatt, Michelle Dockery

    Si révolutions il y a, elles ont lieu au sein des castes. Une noble lègue ses biens à une roturière; la domesticité de Downton mène la fronde contre les laquais royaux. Les saynètes se succèdent à cadence fluide. Les protagonistes manient tous humour, flegme et élégance, signant un label britannique savoureux de bout en bout.

    En fait nous adorons voir de l'intérieur le faste, l'opulence, les traditions, jadis au cœur de la cité, aujourd'hui confinées dans des cercles restreints à l'abri des regards envieux. Nous aimons les Anglais pour leur style inimitable.Quel dommage ce Brexit interminable! La monarchie demeure une institution vénérée en Grande-Bretagne.Et la reine ne peut rien dire. Ni le roi des Belges s'exprimer sur l'incroyable médiocrité qui consiste à dénier l'intérêt général au profit des intérêts particuliers des partis.

    Je me permets une digression pas si divergente que ça.

     

                                                      Downton Abbey : Photo Hugh Bonneville, Imelda Staunton, Jim Carter, Kate Phillips, Laura Carmichael

    La politique perd ses lettres de noblesse à s'empêtrer dans le court terme, à refuser de considérer les idées de factions rivales. La Belgique vit une évolution larvée qui se traduit par l'avènement de majorités régionales et communautaires avant la constitution d'un gouvernement fédéral. Déjà plus d'un an que le pays est gouverné en affaires prudentes, puis en affaire courantes.

    La Flandre a été la dernière, après Bruxelles et la Wallonie, à composer une coalition. Les Flamands rêvent d'une Flandre nation autonome. Ils ont leur propre ministre de la justice, ils ont supprimé le vote obligatoire aux élections communales, imposé dix ans de résidence aux étrangers avant de bénéficier de l'aide sociale. La Flandre se démarque et ne propose rien au fédéral. Preuve de sa détermination à éviscérer le pouvoir central.

    Sire, j'ai mal à mon pays.

    Majesty, Brexit is a non-sens.

    Le monde tourne carré, c'est pour cela que l'on aime tant les ors surannés de Downton Abbey.

     

                                                         Downton Abbey : Photo Lesley Nicol, Sophie McShera


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