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                                  Lara Jenkins : Photo Corinna Harfouch

     

    Lara Jenkins sort tardivement en Belgique. Je l’avais vue à Metz en mars dernier, cela me paraît si lointain, juste avant le confinement. La Covid rôdait déjà, l’hôtelier était inquiet, il enregistrait beaucoup d’annulations de réservation.

     

                                                                                                                                    La réapparition de cette mère, pianiste refoulée, couveuse du talent de son fils, au point de l’étouffer, m’a fait penser à Shine, la biographie romancée d’un concertiste australien, assigné dans la douleur au clavier dès le plus jeune âge. Un père castrateur le tient sous sa baguette au point de désarticuler son fils, submergé par l’orgie de notes du concerto n°3 de Rachmaninov. David Helfgoot perdit la tête une dizaine d’années avant de signer un retour triomphal sur scène. Geoffrey Rush a obtenu un Oscar en 1997 pour son interprétation de l'artiste, toujours bon pied, bon toucher, à septante-trois ans.

    La Tourneuse de Pages - Photo 2

    En fouillant encore ma mémoire à la recherche de relations conflictuelles entre musiciens ou entre parents de musiciens et mentors, le visage de Déborah François a surgi du passé (2006). Je me souvenais d’une froide vengeance, ourdie patiemment, dans la nuque de sa victime, qui l’avait humiliée à dix ans. La tourneuse de pages claquait une leçon magistrale de perversité, infligée à Catherine Frot, très bien pianiste célèbre, mais dont j’avais effacé les traits.

    Par association d’idées, me vient L'accompagnatrice (1992), adapté d’un roman de Nina Berberova, un des derniers films de Claude Miller. Romane Bohringer joue en retrait d’une cantatrice lumineuse, incarnée par Elena Safonova. Le père de Romane  complète la distribution d’une romance en 1940, avec Berlioz, Mozart et Schubert en invités d’honneur.

    Retour au piano, avec, plus récent, Au bout des doigts (2017), de facture classique. Lambert Wilson croit dur comme fer  au talent d’un prodige de banlieue. Il inscrit Mathieu au concours national de piano. Le fougeux étalon devra passer sous les fourches d’une professeur vieux style, l’excellente  Kristin Scott Thomas.

    Au bout des doigts : Photo Jules Benchetrit, Lambert Wilson

    En relisant le papier consacré à Lara en mars dernier,  je me rends compte que j’ai insisté sur le portrait de femme vieillissante plutôt que sur la relation compliquée avec sa mère et son fils. Notre histoire personnelle nous façonne, façonne nos récits, ceux que nous nous racontons à nous-mêmes, sur  nous-mêmes.

     

    L'Homme qui en savait trop : Photo Doris Day, James Stewart        Ainsi je me souviens très bien de L’homme qui en savait trop,   

    parce que ma mère chantait souvent la chanson titre du film d’Hitchcock, Que sera, que sera qui remporta l’Oscar de la meilleure chanson en 1957. Doris Day la chantait en préparant le lit de son petit garçon. Je me rappelle aussi le gros plan sur le coup de cymbales fatidique.

    La mémoire épisodique retient des images et des sons. Elle contient les événements personnellement vécus, situés dans leur contexte temporo-spatial d’acquisition. Plus que par  l’exactitude du souvenir, cette mémoire se caractérise par l' expérience subjective, l’impression de revivre l’événement (Les chemins de la mémoire, Inserm).

    Les photos des films cités trament un récit visuel, appellent des scènes et des émotions enfouies, prélude à un récit verbal issu du passé, redit au présent. La musique facilite aussi l’effort de mémoire, telle l’air de La Wally dans Diva, qui me trotta longtemps dans la tête, outre le style novateur d’un cinéaste inconnu à l’époque (1981).   

                                                                                                                                                            

     

                                                       À votre tour, souvenez-vous…

     

     


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                                                     Antoinette dans les Cévennes : Photo Laure Calamy

     

    - Vous n’auriez pas oublié votre âne ?

    - Et vous ?

    - Le mien a pris la fuite. Nous le cherchons, il s’appelle Isidore.

    L’humeur est badine après avoir cheminé avec Antoinette dans les Cévennes. Le couple abordé paraît bien jeune sous le masque. Pourtant, ils ont déjà sillonné les Alpes avec leurs enfants à dos d’âne, alors âgés de trois et six ans, il y a près de vingt ans.

    - C’était un vrai plaisir de calquer notre pas sur celui de notre compagnon. Vous voyez le paysage autrement. Vous marchez lentement.

    - Nous avons déjà ralenti, nous sommes sortis du circuit professionnel.

    - Justement…

     

    Antoinette dans les Cévennes : Photo Laure Calamy

                                                                                  Justement non … Antoinette compte hâter le pas derrière son amant marié, parti sur les traces de Robert Louis Stevenson, avec femme et enfant. Seulement, elle doit composer avec Patrick, son guide à quatre pattes, capricieux à ses heures. Il s’agit d’accorder objectif et cadence. Antoinette comprend que Patrick aime écouter ses confidences, et donc, elle se confie, et ça marche. La femme et l'animal tissent un lien indéfinissable : complicité, amitié, amour, transfert d'énergie, selon les points de vue.

    Le paysage est somptueux, la marcheuse est rayonnante, même dans le malheur ; l’âne  est moins bête qu’il n’en a pas l’air. Le voyage est « plaise en ». Peu de rebondissements, beaucoup de rencontres chaleureuses, l’essentiel se passe à l’intérieur.

     

    La voix intérieure conforte l’autonomie de l’être face à l’actualité : c’est la possibilité d’un décrochage par rapport au mode purement immersif et participatif de la perception et de l’action, et donc d’une prise de distance, d’un retour réflexif (Quelqu’un à qui parler, Victor Rosenthal).

    Si elle réfléchit bien, qu’est-ce qui fait courir Antoinette derrière un homme marié ? Quelle folie l’embarque dans une équipée dont elle ne connaît aucun code ? Heureusement, elle a Patrick, qui sait braire et se taire à bon escient.

    Caroline Vignal n’avait plus tourné depuis 2000. En 2010, elle avait marché une semaine en famille dans les Cévennes, avec sa fille de six ans. Elle a remis le bât un an après, l’âne s’appelait Patrick. C’est la première fois qu’elle travaillait avec des comédiens professionnels. Laure Calamy était son grand premier choix. L’actrice enflamme tous les plans, elle porte le film avec une légèreté souriante et contagieuse.

                                              Antoinette dans les Cévennes : Photo Laure Calamy

    Bref un agréable moment pour nous, qui revenions de la montagne. Une façon de continuer l’été, de faire la nique à la morosité, de savourer des vues grandioses sur une nature sauvage.

    Et puis, Antoinette nous a redonné l’envie de héler les impressions de comparses réunis dans la vision. Qu’importe les masques, la parole demeure alerte et joyeuse.

     

     


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    Aller jusqu’au bout de son rêve… Quand la célébrité vous tombe dessus... L’amitié sur le fil de la renommée…Plus personne avec qui parler…

    Le patron de Léa pose le dilemme : " ne lâchez pas la proie pour l’ombre. Mieux vaut une fin de mois régulière de 1800 euros que des lendemains qui déchantent." Léa sourit et refuse poliment une  promotion. Elle entend s’occuper à temps plein de la promotion de son premier roman édité chez un éditeur prestigieux.

     

                                                      Le Bonheur des uns... : Photo Bérénice Bejo, Florence Foresti, François Damiens, Vincent Cassel

    Son entourage tombe des nues.

    Sa grande amie Karine la jalouse.

    Son mari Marc est dépassé.

    Seul Francis, bonne pâte, acclame l’ascension fulgurante.

    Pourtant Léa n’a pas changé. Elle est toujours aussi indécise (trop longue  séquence du début), peu sûre d’elle et modeste. Pendant ses pauses déjeuner au magasin de vêtements, elle observe les gens qui papillonnent dans le centre commercial. Elle écrit discrètement ce qu’elle voit dans un cahier d’écolier. Léa en tire un livre, reflet de la multitude grouillante. Chacun s’y reconnaît et achète la prose d’une inconnue très proche de ses semblables.

                                                        Le Bonheur des uns... : Photo Bérénice Bejo

    Cependant, Karine avoue ne pas comprendre ce qui a ému les lecteurs de Léa. Elle a perdu une amie, elle va chercher son bonheur dans la course à pied tandis que Francis son homme tâtonne sur la voie de la félicité.

    Le bonheur des uns... agace dans le registre de la comédie, émeut à plusieurs reprises lorsqu’il fouille les frustrations, les manques et les rêves de ce couple d’amis. Si le rire patine, la réflexion prend corps dans le dernier tiers de cette ascension sociale solitaire.Léa élargit le champ des possibles, suit son désir, ne veut nuire à personne. Néanmoins, sa réussite  déstructure la vie de ses proches, en peine de reconnaissance, cette gratitude tant souhaitée et si dure à obtenir. La reconnaissance fonde l’estime de soi.

    « Qu’on nous montre qu’on nous attend, que nous sommes importants pour les autres, que nous comptons en tant que personne et notre estime personnelle grimpe en flèche. » (Gagner en estime de soi, Les dossiers de Psycho, juillet 2015).

     

                                                           Le Bonheur des uns... : Photo Florence Foresti, François Damiens

    Mine de rien, Daniel Cohen enfile les sentiments contradictoires qui fleurissent dès que l’autre nous déconcerte. Qu’il est désarçonnant de voir son conjoint ou son amie changer, si vous continuez à patauger dans votre train-train plan-plan.

    Ainsi, on a pu montrer qu'une haute estime de soi est associée à des stratégies de recherche de développement personnel et d'acceptation des risques, tandis qu'une basse estime de soi engendre surtout des stratégies de protection et d'évitement des risques. Dit autrement, la personne à haute estime de soi a envie de réussir, là où celle à basse estime de soi a peur d'échouer ( L'estime de soi, Odile Jacob Poche).

    Le contenu séduit plus que la forme. Florence Foresti et François Damiens forcent le trait, Bérénice Béjo et Vincent Cassel sont parfaits. Pensée pour le théâtre, l’histoire de Léa et compagnie n’est jamais montée sur les planches. Le cinéma a pris le relai.film s’est imposé. L'île flottante a été rebaptisée en Bonheur des uns... Petit bonheur de spectateur, toujours bon à prendre.

     

     


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    Deux écureuils détalent sur la terrasse, à courir l'un derrière l'autre, bondissant d'arbre en arbre.

    Un aigle fuse devant la voiture, niché qu'il était dans une anfractuosité rocheuse.

    Namur ou Haute Savoie, la nature nous ravit.

     

                                               photos-ecureuils-21512-800x789

     

    Passer du temps à l'extérieur, c'est donner à notre cerveau l'occasion de se reposer et de mettre en route son mode défaut, ce qui nous met dans un état que les neuroscientifiques appellent la "paisible exaltation" : l'esprit est tranquille, on se sent pleinement présents dans notre environnement et on a la liberté cognitive de rêvasser. (Et si... Rob Hopkins)

     

    Pourtant, l'appel des salles obscures devient lancinant. Tenet draine les foules en France, heureuses de croquer l'unique grand spectacle sorti cet été. Preuve s'il en est que le public est toujours là, friand de bonnes toiles si les distributeurs leur en proposent. On est loin du compte. Mulan passe directement sur la plateforme Disney, accessible depuis le 15 septembre en Belgique. The King's Man : Première mission est reporté à février 2021.

     

    The King's Man : Première Mission : Affiche                              Le Bonheur des uns... : Affiche

     

    Hollywood est frileux, une aubaine pour les comédies françaises, bien suivies. L'envie de rire est forte, de dérider nos neurones lessivés par le virus et le dérèglement climatique. J'ai jeté mon dévolu sur Le bonheur des uns...que je verrai cet après-midi.

    Je vous en parle ce samedi. Mon propos aujourd'hui était de reprendre contact après une vacance en altitude. J'ai lu notamment un ouvrage qui donne la pêche, dans lequel le fondateur du mouvement Villes en transition remet l'imagination à l'honneur. J'ai savouré une belle rasade d'optimisme ancrée dans les frémissements du changement en marche. Rob Hopkins multiplie les récits d'initiatives collaboratives, les témoignages et les suggestions tournées vers le simple citoyen et les gouvernants. Il vante les mérites du jeu, considéré comme une activité plutôt qu'un objet. Un bout de bois et une pile de feuilles mortes plutôt qu'un jouet formaté, castrateur d'imaginaire.

     

     

                                       La Transition

    L'auteur décrit la vie dans une rue fermée à la circulation sur de courtes périodes. Les gosses colonisent ce nouvel espace, les parents se parlent, les personnes âgées sortent les chaises sur le pas de la porte. L'initiative Playing Out est née à Bristol; elle a essaimé dans cinq cents artères britanniques. Bristol conserve la tête avec soixante rues sans voitures. Well done.

     

    Personne ne peut nous empêcher d'imaginer un autre avenir, un avenir qui s'éloigne du désastreux cataclysme des conflits violents, des divisions haineuses, de la pauvreté et de la souffrance. Imaginons dès aujourd'hui les mondes que nous voudrions habiter, la longue vie que nous voulons partager, et les nombreux futurs qui sont  entre nos mains.(Et si ...p.252)

     

    Et si... ? par Hopkins              À nous de jouer...


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    Affiche                       Affiche

     

    Je continue de savourer à petites doses irrégulières la vision de l’intégrale du Bureau des légendes , série de haut vol sur l’espionnage à la française. La série diffusée sur cinq saisons, à raison de dix épisodes par an, a tiré sa révérence en mai dernier. Canal Plus, producteur et diffuseur, avait offert les quatre premières saisons en clair durant le confinement, avant l’épilogue crypté, programmé en avril 2020. J’ai rarement vu de la fiction télé aussi bien ficelée, plausible, réaliste,  sous tension permanente. Les sujets abordés collent à l’actualité autour de Daech et de la cybercriminalité notamment. Les acteurs sont impeccables et impliqués. On y croit dur comme l'acier trempé dans lequel les agents se coulent éperdument.

    Les Américains nous envient l’œuvre du réalisateur et créateur du Bureau. Éric Rochant s’est investi totalement dans la fabrication de la série durant cinq ans, de l’écriture du scénario à la post production. Il a insufflé une mentalité de troupe aux acteurs et techniciens mobilisés sur un projet commun : donner à voir les coulisses du renseignement. La série a suscité des vocations d’espion parmi les spectateurs accros. La DGSE n’a jamais vu autant de candidats sonner à sa porte.

     

                                           Photo Sara Giraudeau                      

     Le showrunner comme disent les Anglo-Saxons supervise le moindre détail. Il est le garant de l’univers de la série. Il a une vision synthétique de l’ensemble articulé sur cinq années. Éric Rochant vient du cinéma, avec à son actif, deux films d’espionnage, Les patriotes et Möbius. Le bureau des légendes, c’est du cinéma à la télé, tourné trois fois plus vite que du cinéma. Ce  rythme intense imprègne les parties d’échec sur l’échiquier de la manipulation. Double jeu, mensonges, infiltration, retournement, de quoi donner le tournis. Pourtant le seul vertige qui vous prend, c’est celui du personnage principal, traître par amour, écartelé entre ses identités, réelle et clandestine. Mathieu Kassowitz fascine de bout en bout, hermétique et énigmatique. Il forme une nouvelle recrue.

    « Il va falloir apprendre à encaisser les coups. Les émotions sont nos pires ennemis. Pour savoir mentir, il faut d'abord savoir se mentir à vous-même."

     

                                            Affiche

    Le ton est donné. Quand Guillaume Debailly sourit, c’est juste une crispation sporadique des zygomatiques, sur un cinquième du visage. Il est au-dessus du lot des clandestins envoyé sous diverses latitudes pour se rapprocher de gens « intéressants », susceptibles  de fournir des informations utiles à la sécurité de la France. Le clandestin vit sous un nom porteur d’une histoire déjà vécue par un autre, décédé ou disparu. La mission sur le terrain en Iran, Égypte ou Algérie, peut durer plusieurs années, au risque de perdre ses repères de la vraie vie. Le clandestin vit en pleine lumière, suivi par un référent confident. Afin de garder une ligne claire vis-à-vis de soi, l'expert en duplicité, Guillaume, confie ses états d’âme à un journal personnel soigneusement dissimulé où il analyse lucidement les conséquences de ses actes à l’encontre de l’éthique du service.

    Les ressorts psychologiques très tendus conférent un piment supplémentaire à des intrigues complexes. Il m’arrive de jeter un coup d’œil au résumé des épisodes futurs quand le suspense est au paroxysme, pour voir si mon préféré survit. J’abandonne rapidement tant les nœuds et les protagonistes s'enchevêtrent, sertis dans une mise en scène épurée. Un pur régal !

                              Photo Florence Loiret-Caille

                             La télévision belge a diffusé la première saison sur la Trois. J’ignore si les saisons postérieures suivront. En tout cas, j’ai acquis à prix d'ami le Bureau au complet que je ferai circuler après vision. Une sixième saison est envisagée. Les fidèles commencent à espérer après la déception de deux derniers épisodes déroutants. 

     

     

     

     

     


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