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                                          «Après toutes ces années, je me demande comment j’ai pu tant t’aimer. »

    Cette phrase couperet scelle une nouvelle fâcherie entre Zola et Cézanne. L’écrivain congédie le peintre sine die. D’habitude, c’est l’inverse, et cela dure ainsi depuis quarante ans. N’attendez point de Cézanne et moi une tranche d’histoire de l’art, préparez-vous plutôt à suivre des joutes verbales ciselées sous la plume de la scénariste Danièle Thompson, revenue derrière la caméra pour un sixième long-métrage à septante-quatre ans.

     

    Photos de Émile Zola - Babelio.com Émile Zola                           Paul Cézanne

    Avant que leurs discussions ne tournent à la dispute, Cézanne et Zola se sont liés d’amitié à l’adolescence, âge où le besoin d’amitié est impérieux. L’ami paraît plus solide que l’amour voué à l’incertitude. Paul, fils de bourgeois prend la défense d’Émile, fils d’immigré italien, orphelin de père. Le rital et le riche vivent une jeunesse heureuse dans les campagnes radieuses du pays d’Aix-en Provence. J’émets l’hypothèse que Zola contracte une dette indélébile à l’égard de son défenseur précoce. Cette reconnaissance coula le socle d’une amitié protectrice lorsque Zola connut la gloire tandis que Cézanne mangeait ses tubes de couleurs.

    Car, il en faut de la patience pour subir l’acrimonie de Cézanne, agressif et méprisant, mal-aimé de son père et des ses pairs impressionnistes. Cézanne s’aime si peu lui-même qu’il ne concède rien en amitié et en art. Zola est convaincu du génie de son ami, mais se demande si Paul a les "couilles" nécessaires à l’avènement d’un artiste. L’écrivain ouvriériste n’est brutal que dans ses livres. Dans un des volumes des Rougon-Macquart, il décrit cruellement son ami, peintre raté, sous les traits de Claude Lantier. C’est là que le film commence en 1886, Cézanne crachant sa colère à Zola, devenu un « sale bourgeois.»

                                                               

    Cette amitié tumultueuse et contre nature m’a remis en main Le songe de Monomotapa, paru chez Gallimard en 2009. C’est un livre précieux sur les arcanes de l’amitié.

    Comment une amitié tisse-t-elle ses liens ? «Peut-être m’a-t-il trouvé assez différent  de lui pour pouvoir me reconnaître comme un autre proche avec qui on prend plaisir – tel est le paradoxe de l’amitié – à partager ce qui vous sépare. (page 63)

    L’ami est différent et semblable. L’appartenance au même sexe garantit la similitude. Celle-ci une fois assurée, toutes les différences sont les bienvenues, elles me permettent de m’affranchir de mon milieu social, de me soustraire à l’emprise familiale, de découvrir grâce au regard que l’autre porte sur moi, que je suis différent de ce que crois être. Bienfaits de l’amitié ! (page 15)

    «J’aimerais peindre comme tu écris», confesse Paul à Émile. Le peintre admire son ami «poète» et en même temps lui envie sa réussite, ressentiment qui ronge une connivence allant jusqu’à convoiter les mêmes femmes.  

    « Tu ne me lis plus, tu me juges», Zola scelle une nième querelle, suivie d’une longue interruption de rencontres. Les années courent et quand Zola revient à Aix après l'affaire Dreyfus, Cézanne court voir son ami en représentation à une terrasse.

             L’amitié tolère l’imperfection, tout n’est pas exigé de l’ami, comme parfois l’exige l’amoureux ou l’amoureuse de l'être aimé.

    Cézanne et moi (21 septembre), phraseur et inabouti, offre toutefois l’opportunité de réfléchir sur le sentiment amical et de recenser ses amitiés réelles, éphémères ou virtuelles. Dommage que les toiles de Cézanne passent au bleu. Je vous livre une en prime.

                                         Montagne Sainte Victoire   

     


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                        A voir Free State Of Jones  (14 septembre), on se dit que l’élection d’Obama à la tête d’un pays foncièrement raciste tient du miracle. La guerre de Sécession prend fin en 1865 avec l’abolition de l’esclavage. Les grands planteurs de coton du Sud ne l’entendent pas de cette oreille. Ils tournent  la loi en instituant l’apprentissage forcé des jeunes noirs. De nobles soucis éducatifs masquent l’exploitation d’une main d’œuvre contrainte après une défaite synonyme de débâcle économique.

    Newton Knight continue son combat pour l’égalité raciale. Ce fermier du Mississipi  a déserté les rangs confédérés dès qu’il a compris servir les  intérêts des riches propriétaires. Les fils aînés étaient dispensés de guerre dès que papa asservissaient vingt esclaves.

                                                  

    « On est toujours le nègre de quelqu’un. » Newt se réfugie dans les marais, rejoint ses frères de couleur qui récusent leur condition indigne d’un être humain. L’égalité entre les hommes, nul ne peut s’appauvrir pour enrichir l’autre, ces deux principes sont inscrits dans la charte fondamentale de l’État libre de Jones, république  instituée au sud-est du Mississipi. L’enclave rebelle naît d’une guérilla menée  durant deux ans par une poignée de fermiers et d’esclaves contre le pillage des terres au bénéfice de soldats sudistes démunis.

    J’ignorais tout de cette tranche d’histoire des États-Unis, qui ne l’étaient pas encore vraiment. Gary Ross déploie pédagogie et proximité au cours d’une leçon passionnante sur un épisode méconnu de la saga américaine, entre 1863 et 1876. L’épopée libertaire du 19ème siècle a encore des suites cent ans plus tard. Un descendant du charismatique indépendantiste joue d’ailleurs dans le film, rappelant que sa famille a encore souffert récemment de l’union ancienne de son troisième arrière-grand-père avec une créole. En 1957, un de ses arrière-petit-fils comparaît devant les tribunaux pour mariage illégal  entre un homme de couleur et une femme blanche. Le jeune Knight a en effet un huitième de sang noir dans les veines.

                 

    Ce pont entre les époques du récit témoigne de la lenteur administrative et judiciaire à admettre l’égalité des droits entre couleurs de peaux différentes. Le Ku Klux Klan est né dans la foulée de l’abolition de l’esclavage, de nombreux citoyens noirs ont péri dans la conquête du droit de vote, toujours sous la houlette de Newt Knight, utopiste invétéré. (Nom de famille prédestiné, Knight signifie chevalier en Anglais)

    La ségrégation persiste au pays de l’Oncle Sam. En 2013, la Cour suprême redonnait aux cinquante États  de l’Union la faculté de modifier leur code électoral.Trente-trois États se sont empressés de durcir les conditions du droit de vote, en renforçant la procédure d’identification des électeurs. La liste des documents recevables a été considérablement réduite, pénalisant des centaines de milliers de citoyens noirs et hispaniques. Des chiffres précis figurent dans la dernière livraison de la revue Manière de voir consacrée aux

    conflits internes américains.       

    Je suis toujours preneur d’un cinéma académique à défaut d’être original, porté par une belle interprétation (Matthew McConaughey  convaincu et convaincant) qui éclaire l’époque contemporaine à la lueur de conflits ancrés dans le passé. Je suis donc partant pour Cézanne et moi, toutefois les émeutes à Charlotte et la proximité des élections américaines m’ont poussé à d'abord honorer le courage et la détermination des oubliés de l’histoire.

     


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    Deux Guillaume sur le plateau du vingt heures de France 2, venus présenter Cézanne et moi qui sort aujourd’hui sur les écrans belges et français (je vous en parle prochainement). Les deux acteurs choisissent le Dalaï-Lama comme personnalité de la semaine.

    « Pour son message de compassion, pour sa philosophie de vivre l’instant présent sans continuellement se projeter dans le futur. C’est un lieu commun de dire que le temps va trop vite, mais c’est une réalité. J’aime être en tournage parce que ça me déconnecte, je me plonge dans une autre époque, ajoute Guillaume Canet».  Guillaume Galienne, lui, lit le journal sur les plateaux. Il a horreur du vide. Son agenda est bouclé jusqu’en 2018.

    Couper ou turbiner, deux façons de domestiquer l’accélération du temps ou plutôt l’occupation effrénée du temps. La déprime, le burn-out, en échappatoires radicales au diktat d’une société chronophage. Peu optent pour la relâche délibérée sous forme d’un loisir, d’un voyage, d’un sport, d’une mini sieste, d’une vacance. La plupart attendent d’être au bout du rouleau pour changer un iota de rythme, un petit moderato suffisant à atténuer la pression.

     

                                                                

    Victoria  (14 septembre) a atteint le fond du fond et constate «qu’il n’y a pas de fond.» La pétulante avocate a grillé ses batteries. Suspendue de plaidoirie pénale pendant six mois,  Victoria arrête de voir son psy, de consulter sa voyante et de dégoûter les baby-sitters (toujours des hommes jeunes) de ses deux fillettes. La mère célibataire a deux procès sur le dos, l’un en diffamation contre son ex-mari, écrivain raté qui étale la vie privée de Victoria sur son blog. Il est vrai que la jolie blonde, court vêtue, a eu une passade sexe débridé, via sites de rencontres et rencontres d’un soir. Aujourd’hui, Victoria a sa dose d’étreintes torrides, elle espère secrètement trouver l’âme sœur, mais n’accorde pas le temps requis à la pêche au gros... bonheur. Débordée, la battante bat de l'aile. Son appartement est sens-dessus-dessous, ses fillettes jamais habillées et toujours rivées à leurs tablettes.

    La vie chaotique de Victoria m’étourdit, me donne le tournis. J’étais parti pour voir une comédie, je regarde, indifférent, le portrait d’une femme moderne de quarante ans, « à la masse » au carré, entourée de gens hystériques et paumés. J’ai très peu ri, tellement Victoria résonnait avec une génération (celle qui me suit) désorientée, confrontée à une multitude de sollicitations, en panne de cap. On croit pouvoir tout maîtriser, contrôler, "je gère" , et on finit par piquer du nez.

    David Le Breton estime que « la vitesse, la liquidité des événements, la précarité de l’emploi, les déménagements multiples, empêchent la création de relations privilégiées avec les autres et isolent l’individu.» Cet isolement oblige à ne compter que sur soi pour infléchir le cours contraint  d’une existence virevoltante. La mobilisation des ressources intérieures constitue une source d’inquiétude et de désarroi. Victoria illustre parfaitement l’oscillation érosive entre rire et angoisse, euphorie et dépression, au mauvais gré d’une courbe pathologique à terme.

    Victoria me rappelle la Jasmine de Woody Allen, veuve borderline éthérée, à la recherche de ses marques, obligée de rompre avec un train de vie mondain et raffiné après le suicide de son mari, escroc et coureur de jupons. Ruinée et humiliée, elle quitte Manhattan et entame un ressourcement chez sa sœur d’adoption, dans les quartiers latinos de San Francisco. Ginger lui présente des hommes, lui dégotte un boulot chez un dentiste lubrique. Jasmine transpire, souffle, vide quelques bouteilles et espère récupérer son standing d’antan.

    A la différence de Jasmine, Victoria a l’espoir de rebondir. Virginie Efira n’est pas Cate Blanchett, toutefois son abattage force le respect. D’aucuns iront voir le deuxième film de Justine Triet  juste par  affinité avec l’actrice belge. A chacun son plaisir. 

                                  Virginie Efira                    Cate Blanchett


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      Le 7 septembre, inédit en France Confessions                       Frantz : Affiche Le 7 septembre

     

                                     Secret. Mensonge. Silence. Illusions. Espoir. Confession. Pardon. Guerre. Lâcheté. Mystère.

    Les mots venus à l’esprit dans cet ordre signent indifféremment Le confessioni et Frantz, deux œuvres d’une élégance froide et distanciée.

    Que ce soit au 21ème ou au début du 20ème siècle, les époques respectives des films de  Roberto Andò  et de François Ozon, un homme et une femme se tournent vers un guide spirituel à un moment crucial de leur vie.

    La confession est le cri de l’âme. Jusqu’à quelle hauteur veut aller votre cri, demande le confesseur au directeur du Fonds Monétaire international. La démarche de l’ordonnateur de l’économie mondiale est intéressée. Daniel Roché quémande le pardon divin pour avoir perpétué un système inégalitaire fondé sur l’exploitation des plus pauvres. Le financier prétend acheter la collaboration de Roberto Salus, le moine chartreux convié au sommet économique. En associant des personnalités de la société civile aux travaux du G8, le gourou des dirigeants caresse l’espoir de conférer une touche d’humanité à une réunion qui en manque cruellement.

                                                                                                                                                           Je n’ai rien à vendre, je n’ai que ma chasuble, mes sandales et mon silence, réplique l’énigmatique ecclésiastique.

    Votre mensonge part d’une intention pure, mon enfant. Dire la vérité serait gâcher le bonheur renaissant  de braves gens. Nous sommes en 1919, dans une bourgade allemande qui pleure ses fils tombés dans les tranchées.

    Anna ne cherche pas l’absolution, elle sollicite un conseil sur la conduite à suivre, en proie à un dilemme cornélien. La fiancée de Frantz croise Adrien au cimetière.Tous deux se recueillent sur la sépulture du jeune amoureux mort dans les tranchées. Anna invite Adrien à évoquer l’amant et le fils défunts. Anna vit chez ses beaux-parents une existence triste et terne.

    Le père de Frantz ravale son hostilité à l’égard de l’ennemi honni, au contraire de la population locale. Adrien ressemble tellement à Frantz, au caractère timide et tourmenté. La compagnie du Français réjouit les cœurs meurtris. Le trio scelle un pacte franco-allemand avant la lettre. Anna s’autorise à envisager un nouvel amour.

    Nous leur avons volé leurs rêves, laissons-les au moins garder leurs illusions, dit le patron du FMI, en guise de préface au G8. L’illusion d’une économie redistributrice de richesses, repensée en vase clos, selon les critères des nantis. La velléité de congédier

     la lâcheté du pouvoir, entretenue par le secret et les compromissions. slide_le_confessioni_06

    Anna nourrit l’illusion de lendemains pacifiés, érigés sur l'intimité secrète d’êtres pudiques. Anna s'ébroue, Adrien s’enlise, incapable de se défaire des rets de la culpabilité et du conformisme.

                                                                   Frantz : Photo Paula Beer, Pierre Niney

    Les deux cinéastes cultivent le mystère jusqu’au terme d’histoires intrigantes, entourées d’un glacis émotionnel, compréhensible dans la description du pouvoir mondial, agaçant dans le mélodrame post 14-18. Frantz aurait gagné en empathie si l’entomologiste Ozon avait laissé sa caméra pleurer un peu. Paula Beer illumine Anna, une vraie révélation; Toni Servillo confirme en deus ex machina.

    J’absous facilement Roberto Andò ; je confesse un faible pour le cinéma politique italien en timide renouveau, même quand il pêche par excès démonstratif.  

                                                                                           

    Les citations du jour:

                                                                       Le silence est d'or... et endort. (Proverbe remanié)

                            Chacune de ces amours  est le début oublié d'une histoire qui n'est jamais racontée. (Jens Christian Grøndahl)


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    Diane était au téléphone avec lui quand l’accident a eu lieu. Une voiture a tué son fils ce soir maudit. Diane récupère le GSM de Luc dans sa chambre après s’être éclipsée de la maison de repos qui la déprime dans sa déprime. Elle écoute la voix chérie sur la messagerie. Diane découvre aussi la copine de son fils filmée lors d’une audition au piano. Le téléphone redonne corps au disparu. La voix numérisée  entretient le souvenir, raccroche à la vie et empêche de décrocher. Le père de Luc s’est résigné à la perte mais n’a pu résilier l’abonnement de son fils. Il souffre en silence, seul et essaie de protéger Diane d’une rage dévastatrice.

      «Laisse faire la police, tu ne le ramèneras pas.» 

    La mère spoliée esquisse un sourire de mépris à l’égard du mari défaitiste. Diane entend châtier les lâches qui ont pris la fuite et laissé Luc sur le pavé. La vengeance pour atténuer le chagrin, la réparation pour laver l’injustice. L’action pour se sentir vivante. Diane est animée d’une colère froide réchauffée de bouffées soudaines de tristesse. Elle croit avoir retrouvé les fauteurs de mort. Elle les épie, les suit, les rencontre dans un institut de beauté ou à la piscine.

                                                                                                                        Diane aborde Marlène dans son salon, fausse blonde aux mèches bien ordonnées. Diane dévisage celle qui la maquille, elle guette le moindre signe de malaise, de peur, de culpabilité, visage contre visage. Elle ne voit qu’une femme vieillissante, un peu lasse, plutôt affable, souriante juste ce qu’il faut.

    Sa détermination vengeresse vacille mais Diane continue à épier le couple. Elle fouille leur maison, fraye avec la fille de Marlène. Elle se faufile, observe ; plus elle creuse, plus l’indécision la gagne. S’improvise-t-on justicière ?

                                                                           

    Diane habite Lausanne, Marlène vit à Évian, deux villes lacustres qu’un bateau relie, fendant les eaux dormantes d’un lac bouillonnant en profondeur. L’entre deux rives déploie sa beauté majestueuse, nimbée de volutes de brumes éclairées par un timide soleil. La nature soigne les plaies ouvertes autant qu’elle dégage une force indispensable au désir de vivre. Tel le roseau secoué par des vents contraires, le survivant oscille entre détresse, résignation, petite mort ou renaissance mélancolique, une fois c(o)uvé la chagrin.

    Moka (sortie 24 et 17 août) est un film d’actrices. Emmanuelle Devos incarne un mélange de dureté et de fragilité, nous livre un

    portrait tenace de femme mutilée, crâneuse, à la dérive. Nathalie Baye lui tient la dragée haute dans de trop rares confrontations. Frédéric Mermoud nous invite à sonder nos eaux intérieures et à nous imaginer en parent ravagé par la mort de son enfant. Le point de vue sur une situation, sur une personne, sur une idéologie affecte souvent notre manière d’être. L’évolution salvatrice dépend souvent de notre capacité à changer d’angle de vue, même quand la mort frappe aveuglément. Philippe Forest et Vincent Delecroix parlent des ressources mises en oeuvre pour surmonter une perte a priori irréparable. La petite fille de Philippe Forest est morte à quatre ans en 1996.

    Le dialogue entre l'écrivain et le philosophe stimule la réactivité face à l'irréversible. 

     

     


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