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     Adults in the Room : Affiche

    Évidemment, l’histoire est connue. C’est la Grèce, la démocratie, la dignité humaine qui perdent à la fin. La troïka (FMI, BCE et CE) refuse d’amender la dette grecque. Le peuple refuse de passer sous les fourches caudines de la finance internationale. Par exemple, réduire les salaires de 40%, alors qu'ils avaient déjà été amputé du même pourcentage deux ans auparavant. Autre proposition incroyable: brader les douze aéroports nationaux à un acheteur allemand qui emprunterait aux banques grecques.

    Le premier ministre consulte la population. Le referendum donne une victoire écrasante au non à l'Europe de la finance. Qu’importe, le parlement d’Athènes accepte le diktat, le ministre des finances démissionne. La menace d'être banni de l'Union européenne est payante.

    Costa-Gavras réussit le tour de force de rendre palpitants ces quelques jours d’âpre négociation. Il se base sur les enregistrements de Yanis Varoufakis, publiés dans son livre Conversations entre adultes. Dans les coulisses très secrètes de l’Europe. Cinquante ans après Z, un des plus grands cinéastes politiques reparle de son pays natal en pleurant derrière sa caméra.

     

    Adults in the Room : Photo Christos Loulis

    Il y a de quoi sangloter tellement l’Eurogroupe (grands argentier européens) demeure sourd  à un compromis honorable avec un peuple affamé. Mais refrain connu, L’Europe conservatrice déteste la nouvelle gauche élue au Parthénon. Pas question de créer un précédent qui donnerait des idées aux mauvais payeurs. En revanche, d’accord pour ramener le matamore Varoufakis à la raison, quitte à le liquider.

    Les enfants de Costa figurent parmi les producteurs.Un bel esprit de famille qui remet la tragédie au centre de la politique. Le cinéaste grec reste fidèle à ses convictions. Il continue à dénoncer les abus de pouvoir, il épingle la mainmise du capitalisme sur le pouvoir politique, un système économique, de plus en plus inique et inhumain. À quatre-vingt-six ans, il pose un regard d'analyste révolté sur notre monde désaxé. Applaudissez, citoyens spectateurs. Et relisons les mémoires passionnantes d'un auteur, observateur inlassable du siècle : Va où il est impossible d'aller 

     

     

                                                                          Adults in the room, levez la main. Personne ?...

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                                                    Adults in the Room : Photo


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    Ma façon de regarder un film change. Je me concentre davantage sur l'image, moins sur les dialogues. Martin Eden fourmille de tirades politiques et existentielles mais c'est la forme qui a focalisé mon attention.Des images d'archives s'intègrent naturellement dans le cours d'un récit portant sur la première moitié du vingtième siècle.Le travail de montage est impressionnant et impressionniste. Les images du passé ont splendides dans le plus pur néo-réalisme.

    Martin Eden : Affiche

                                                    La trajectoire de Martin Eden croise la culture de masse, la lutte des classes, l'individualisme forcené et la quête identitaire.La seule identité que Martin assume, c'est celle d'écrivain.La vocation lui vient d'une rencontre avec une jeune fille de la grande bourgeoisie. La belle étudiante décèle un potentiel dans ce matériau brut issu du peuple de Naples. Le marin reste à quai; il se rue sur tout ce qui écrit, ingurgite tout ce qui est pensé, avec un penchant pour le socialisme naissant.Il rêve de devenir un bourgeois, de parler et de penser comme eux.

                                            Martin Eden : Photo Jessica Cressy, Luca Marinelli

    Librement inspirée du roman de Jack London paru en 1909,sa transposition au cinéma éblouit jusqu'au désespoir de l'écrivain consacré, bien conscient de trahir son milieu d'origine en se parant des lauriers d'une gloire factice. Certes, il appartient désormais à la caste des nantis qu'il n'a cessé de vilipender, mais sa liberté d'expression poussée à l'extrême le fait dériver vers des rives solitaires. Né quelque part, Martin n'est plus nulle part. Il erre comme une âme en peine, incapable de s'aimer un tant soit peu et privé de la douceur de sa belle rivée à sa famille..Luca Marinelli a amplement mérité son prix d'interprétation à Venise.Il montre à merveille l'impasse d'un individualisme forcené.

    Le siècle sera violent et confus. Martin Eden est visionnaire. Le cinéma italien est en regain de forme. Pietro Marcello, un auteur à suivre. Sa patte donne à voir plus qu'à comprendre. Ressentir et chasser le mental.

                              Martin Eden : Photo Carlo Cecchi, Luca Marinelli

    À suivre... avec le dernier Costa-Gavras, prévu ce soir et puis J'accuse de Polanski. Les papys font de la résistance, en y ajoutant Ken Loach, Le cinéma engagé (Martin Eden l'est aussi) reprend du poil de la bête.  


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                                                            Raviver la flamme. Réanimer l'énergie amoureuse. Revivre la première fois.

    Retourner au 16 mai 1974, date du coup de foudre de Victor pour Marianne. C'est l'ordonnance du fils à un père viré par sa femme après quarante de mariage. Victor suit la prescription à la lettre. Il est embarqué dans la reconstitution minutieuse de la brasserie où tout a commencé. La mise en scène ne recule devant aucun artifice : acteurs, objets d'époque, scénario précis basé sur le récit du client et ses dessins, puisque Victor est un illustrateur largué par les nouvelles technologies. En coulisses, Antoine, scénariste- réalisateur souffle les répliques à l'oreillette des personnages sur le plateau.

     

                                     La Belle époque : Photo Daniel Auteuil, Doria Tillier

    Chacun joue son rôle, sauf Victor qui retombe amoureux... du double de sa muse. La réalité dépasse la fiction. Le vrai se mêle au faux dans un ping-pong virevoltant entre les époques, les sentiments et les situations improvisées selon l'humeur du jour. C'est corsé, jamais corseté; le double de Marianne dégrafe volontiers son corsage pour les beaux yeux d'Antoine, son compagnon intermittent. les deux amoureux ennemis règlent leurs comptes par oreillette interposée. C'est d'autant plus pimenté que Nicolas Bedos,auteur du film et Doria Tellier, le rôle principal, sont compagnons à la ville. Ces fragments d'amour vache (vécu?) parasitent La belle époque reconstituée au grand bonheur de Victor, qui en redemande tant et plus.

     

                            La Belle époque : Photo Daniel Auteuil, Doria Tillier            

    C'est drôle, pétillant, délicieusement rétro-romantique bien que parfois trop cru de langage pour mon éducation.Le cinéma donne dans le théâtre. On sait que c'est faux mais on a furieusement envie d'y croire. Victor y croit dur comme fer. Il avale sa cure de jouvence telle une potion magique.Le public séduit applaudit à la fin. Il a vu un film d'époque aux vertus régénérantes, avec des comédiens au mieux de leur forme. On sort de la salle le sourire au cœur, la démarche alerte en saluant la maestria d'une comédie réussie sur un sujet indémodable : le couple.

    Le couple est un objet précieux et fragile, une entité à part entière qui réclame une certaine attention. Si vous le traitez avec considération, il saura continuer à vous apporter un enrichissement personnel et une tranquillité intérieure. (La danse du couple, Serge Hefez)

    Notre boulier conjugal dénombre quarante-deux ans et demi de vie commune. Je n'ai pas encore été congédié. Merci Martine (Minou), je n'aurais pas les moyens de me payer un retour vers le passé. La belle époque, c'est maintenant et à deux mains (la main dans la main).

                                                    La Belle époque : Photo Daniel Auteuil, Guillaume Canet


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                               Un monde plus grand : Photo Cécile de France

     

    Corine est partie le plus loin possible, dans la steppe mongole, à deux heures de cheval du plus proche village. Ni électricité, ni eau courante, ni réseau Internet. Juste la fusion avec la nature brute après quinze années fusionnelles auprès de son compagnon décédé récemment.

    "J'essaie d'aller mieux, laisse-moi croire que je peux entrer en contact avec Paul", dit-elle à sa sœur, effarée et inquiète de voir Corinne partir dans un délire chamanique. Elle oblige Corine à consulter. Peine perdue. "Cette médecin n'essaie pas de comprendre ma tête, elle veut l'endormir." L'anxiolytique et l'anti dépresseur valsent à la poubelle.

    Un monde plus grand est autant un film sur le chamanisme que sur le cheminement du deuil. Juste avant la mort de Paul, ils s'étaient promis qu'ils se reverraient. Le respect de cette promesse tourne à l'obsession.

    "Laisse ton mari tranquille" dit Oyun. La chamane a décelé un don chez l'étrangère, capable d'aller dans le monde noir et d'en revenir seule.Dans ce monde invisible, une porte apparaît, qu'il faut franchir pour...

                                   Un monde plus grand : Photo

    Un renne inspiré dérobe les cendres de Paul que Corine portait sur elle. La nature rappelle les humains à l'ordre biologique de la finitude. Le tambour érigé en monture assourdit la voix intérieure de Corine qui la pousse à vouloir l'impossible. La réalité, c'est fendre du bois, traire les chèvres, puiser de l'eau, préalable nécessaire avant la cérémonie d'intronisation au rang de chamane. D'abord, bien être dans son corps,reliée à l'environnement unifié, hors des déconnexions imposées par la vie moderne.

     "Les rituels chamaniques ont pour but de créer ou de rétablir des liens avec des entités non humaines: arbres, montagnes, animaux.L'ethnologue Charles Stépanoff dialogue avec Cécile de France dans Philosophie magazine (n°134, novembre 2019). L'actrice a décroché le rôle après une audition sous la supervision de la vraie Corine Sombrun,initiée au chamanisme,ayant vécu deux ans au rythme des Tsaatans. Lors de cette audition, Cécile est partie "très vite et très loin" au son d'un tambour qui suscite la transe. Elle s'est mise à trembler, elle a vu la porte. Pendant vingt minutes, elle a été ailleurs.

                                             Un monde plus grand : Photo Cécile de France

    Les paysages sont magnifiques. La bande sonore mêle tambour et sonate de Bach (Paul était musicien). L'écologie d'une vie simple reliée aux éléments, aux animaux, aux arbres, vibre comme une évidence. C'est beau, clair, tel un éveil au sensoriel, si souvent étouffé par notre mental lancinant.

    J'étais méfiant, je suis apaisé.

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Le poing serré, à quatre-vingt-trois ans, Ken Loach continue à démonter les rouages infernaux du libéralisme. Le système est habile à faire miroiter les illusions du travail franchisé. "Tu ne travailles pas pour nous, tu travailles avec nous."

    Ricky est seul maître à bord de sa camionnette.Sauf qu'il est géolocalisé, que tout arrêt supérieur à deux minutes est signalé, qu'il est payé au rendement. Plus il livre, plus il gagne. Et il doit gagner beaucoup pour rembourser le véhicule acheté à crédit.Il enfile les journées de 14 heures,six jours semaine. La voiture de sa femme a payé l'acompte. Désormais Abby visite ses malades à pied ou en bus.

    Les deux enfants ne voient guère leurs parents.Ce train de vie démentiel en vue d'assurer une vie décente détruit les personnes et les familles. La cadette essaie de réconcilier tout le monde, l'aîné graffe les murs avec ses potes, en pétard contre une société inhumaine.

    Le cri du cinéaste engagé est carrément désespéré au point de sombrer dans l'excès. La déprime guette. La tableau est tellement noir qu'il insensibilise le spectateur. Qu'importe, l'uberisation de l'économie, rendant le travailleur taillable et corvéable à merci, sous l'emprise du traçage numérique, mérite d'être pilonnée à boulets rouges.

    Sorry We Missed You : Affiche

                                                            Les péripéties serrées mettent sous pression, identique à celle que Ricky s'inflige pour nouer deux bouts inaccessibles.Les moments de détente sont rares.Il y a ce ce repas de famille et surtout la lumineuse Liza Jane. Du haut de ses onze ans,elle croit dur comme fer au bonheur d'antan,quand ses parent étaient sur le point d'acheter leur maison.Et puis, il y a eu la crise de 2008. Liza Jane parvient à tirer un sourire de son père au cours d'une tournée accomplie dans la bonne humeur. Fille et père partagent un sandwich, assis entre les portes arrière ouvertes sur la campagne de Newcastle. Le repas dépasse les deux minutes d'arrêt. On s'en f... dit Ricky.

    Erreur, car des clients mal lunés ont signalé la présence de la fillette dans la camionnette. "Inadmissible", tonne la brute de patron. Là, Ken, tu y vas vraiment fort.

     Sorry We Missed You : Photo Ross Brewster             Sorry We Missed You : Photo Debbie Honeywood, Katie Proctor, Kris Hitchen, Rhys Stone                                                                                  

     


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