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    Quatre séances en trois jours, dont deux à la suite, le quarté final donne Sully (30.11) vainqueur haut la main, devant Le petit locataire (16 et 23.11), Le ciel attendra (toujours visible depuis le 5.10 en Fr et le 2.11 en Bel) et Alliés (23.11) loin derrière. J’ai vu ces films accompagné, un régal ! Nous avons pu échanger dès le générique terminé si l’envie de parler était trop forte.

     

                    Sully : Affiche          Le Petit Locataire : Affiche          Le Ciel attendra : Affiche      Alliés : Affiche

     

    Mon épouse est partante pour un doublé, c’est-à-dire, voir deux films à la suite.

    - Tu es sûre lui ai-je demandé, ce n’est pas dans tes habitudes.

    - Pourquoi pas, si ce sont de bons films que j’ai envie de voir. On décidera après le premier.

    Nous étions d’humeur joyeuse après Le petit locataire, un bon petit film, fleurant bon la tendresse.

    Quatre générations de femmes cohabitent sous le même toit. Le mari, beau-fils, père et grand-père n’assume aucun de ses rôles, enlisé dans le chômage depuis deux ans. Il ressasse son passé de jeune espoir de la gymnastique  française, nostalgie cultivée à temps plein. Sa femme colmate les brèches et frise l’épuisement flanquée d’une  grossesse tardive à quarante-neuf ans après une maternité précoce à quinze ans (avec le jeune espoir…). Vous voyez le tableau : une famille française foldingue, exemplative d’une classe sociale à la ramasse mais pétrie de bonté.

                                                     Le Petit Locataire : Photo Karin Viard

    Nous avons souvent  ri de bon cœur à  suivre les frasques d’une famille foldingue. Nous étions parfois les seuls. C’est toujours un peu gênant au début quand la salle ne suit pas et puis ça passe. Michel Condé (292-93 et suivantes, in Cinéma et fiction, Ed. L’harmattan) remarque que le rire fonctionne comme une interaction sociale entre l’auteur du film, les spectateurs et les personnages.  Le rire exprime le plaisir  éprouvé à s’amuser de la transgression des valeurs communément admises. La tribu Payan carbure à l’envers et déclenche le rire, beaucoup, un peu, plus du tout  à l’exception de nous deux. La transgression des valeurs dites bourgeoises, sur fond de mauvais goût criard, est peut-être trop appuyée et heurte ainsi le code moral du spectateur mal à l’aise, d’autant plus «serré» que nous continuions de rire régulièrement ou de sourire très fort ( votre voisin le sent, si, si…).

    Cap maintenant sur Casablanca en 1942 avec un duo d’espions flamboyant sur papier, assez terne à l’écran. Ma compagne n’était pas du même avis. Plusieurs facteurs ont influencé ma vision des Alliés. Marion Cotillard me laisse indifférent, j’avais faim et je ne me suis pas identifié aux héros. L’identification suppose «une participation aux enjeux affectifs et émotionnels portés par les personnages » (p.261, Michel Condé). La belle espionne séduit le bel espion canadien, affublé d’un curieux accent québécois. 

                                                  Alliés : Photo Brad Pitt, Marion Cotillard

    - Comment peut-on jouer la comédie à celui qu’on aime, s’étonnait mon épouse, plus indulgente que moi à la sortie.

    - Et les acteurs ?

    - Brad Pitt a changé, plus apaisé, et Marion Cotillard très bien.

    Tout était dit.

                                                                 Le Ciel Attendra : Photo Noémie Merlant

    Deux jours plus tard, comme un de-voir, Le ciel attendra, clinique d'une radicalisation de deux jeunes françaises que nous nous étions promis de voir. Nous avions toujours repoussé la séance. A l’issue de la projection, nous avons regretté le méli-mélo de fiction et de documentaire. La clarté aurait été bienvenue à la place de la confusion due à un mauvais agencement des flash-back et à un montage alterné perturbant. Rien à redire en revanche sur la mise au jour du processus d’asservissement via Internet, ni sur l’interprétation.    

                                                  Sully : Photo Tom Hanks

    Changement de partenaire pour Sully, le dernier Eastwood, presque parfait. Clinton, quarante-cinq ans de réalisation met à l’honneur un homme qui fait simplement son job depuis quarante-deux ans. Une toile impeccable qui finit sur l’Hudson River et reprend devant une commission d’enquête contestant la décision de Chesley Sullenberger (Sully), pilote aguerri, de poser son Airbus en catastrophe sur l’eau, sauvant ainsi la vie de 155 passagers. On croit rêver. Pardi, de gros sous sont en jeu. Des ordinateurs et de savants algorithmes établissent une simulation d’atterrissages réussis sur terre ferme dans deux aéroports voisins.

    Sa mise sur la sellette nourrit  le syndrome post traumatique vécu par le commandant de bord, en proie aux cauchemars et à une

    angoisse non encore évacuée (Tom Hanks parfait).Sully : Photo Tom Hanks

    Sully (30.11) vous prend du début à la fin. Les images de New-York survolée sous tous les angles sont  grandioses, le crash est habilement séquencé en plusieurs tranches et le spectateur jubile de voir le bon sens triompher. Évidemment, connaître l’issue de l’histoire conditionne la vision. On sait que cela finit bien pour l’avoir lu ou vu dans les médias en 2009.

    Sully : Photo Clint Eastwood, Tom Hanks Mais Eastwood sublime la réalité grâce aux artifices de la fiction : suspense, effets spéciaux adéquats, récit non linéaire (ici bien agencé) et surtout identification au héros du jour (on peut y ajouter l’équipage et les passagers, d’un sang-froid exceptionnel).

    Un bon film est susceptible de nous apprendre quelque chose dans plusieurs domaines, affirme Laurent Jullier, notamment en nous donnant des renseignements fiables sur le monde qui nous entoure, au présent, au passé ou au futur, et la façon qu'ont ses habitants de vivre ( p.162 Qu'est-ce qu'un bon film?)

    J’étais enthousiaste. Mon ami tempère : ce que je retiens d’abord, c’est l’importance du facteur humain.

    D’accord l’ami. Une scène impressionnante confirme d’ailleurs la nécessité absolue de conserver des pilotes aux commandes des avions, des machines, des autos, des banques…

                                               Le capitaine annonce au micro : préparez-vous à l’impact !!!

                                          Instantanément, les hôtesses montrent et scandent jusqu’au choc :

    HEADS DOWN,  KEEP DOWN !  HEADS DOWN, KEEP DOWN ! HEADS DOWN,  KEEP DOWN !  HEADS DOWN, KEEP DOWN !          (TêTES BAISSÉES, GARDEZ BAISSéES !)

    Quelle force, quel courage, quelle nique à la mort. J’en avais et j’en ai encore les larmes aux yeux en écrivant et en racontant à ma compagne. Ils ont été dans la main de Dieu.

                                                          Sully : Photo Aaron Eckhart, Tom Hanks

     

                                                   Well done, Clint(on), malgré que tu sois un enfoiré de républicain!


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                                                    "Vaiana, la légende du bout du monde" est sorti sur les écrans le 30 novembre  (30.11. 2016)

    Vaiana séduit le monde entier. Les premiers chiffres des entrées en Europe supplantent  ceux de La princesse des neiges et de Raiponce en première semaine d'exploitation. Mercredi dernier, 311.041 personnes avaient déjà vu le dernier Disney (un million après une semaine), avant-premières comprises. Omar Sy vs Vaiana, le duel promet. L'oncle Walt et le grand frère noir attirent les foules.

    Une spectatrice sexagénaire m'a dit avoir beaucoup aimé. "C'est normal, moi la mer j'adore."  Je rencontre souvent cette dame à la sortie du cinéma ou au petit déjeuner du samedi matin pris traditionnellement en ville après les courses au marché matinal. Nous parlons de nos films respectifs d'une table à l'autre. Cette fois, plusieurs convives alentour ont sollicité l'avis du blogueur cinéphile et de la spectatrice assidue. Une personne plongée dans on PC a même tombé les écouteurs pour entendre nos conseils, sinon avisés, du moins enflammés ou mitigés. N'hésitez pas à lancer un forum cinéma dans votre gargote habituelle. 

                                              Brunch Pain Quotidien Bruxelles (1000 Bruxelles) - OuBruncher

    Nous étions d'accord sur bien des toiles respectables mais je n'irai pas encore voir Vaiana.

    Si je me décide, ce sera après avoir pris le pouls de nos petits-enfants et de leurs parents s'ils embarquent avec la jeune adolescente intrépide sur l'océan des fêtes. Un article lu je ne sais plus m'a inoculé une impression négative. Les créateurs de  Vaiana sont partis en repérages dans les îles. Les couleurs chatoyantes, la montagne altière les ont enchantés. Ils ont oublié les tableaux de Gauguin dont ils comptaient reprendre la palette.

                                                             

    Je cite de mémoire : l'univers de Gauguin est celui d'un peintre déprimé. Ses personnages aux grands yeux vides ne correspondent pas à l'esprit Disney. Nous sommes donc rentrés imprégnés de l'ambiance locale et nous avons exagéré la brillance des décors. Cette surenchère chromatique me laisse sceptique. Donc, j'attends des indices supplémentaires pour surmonter une aversion naturelle à l'animation promise au succès planétaire.

                                            Vaiana, la légende du bout du monde : Photo

    La production s'est efforcée de respecter la culture polynésienne, en choquant néanmoins les locaux, vexés de l'apparence obèse de Maui, en contradiction avec l'apparence habituelle de leur demi-dieu. Précisons qu'un tiers des Polynésiens sont en surpoids. Le moindre détail compte lorsqu'il s'agit de capter le plus large public possible.

    Effet de nos échanges matinaux, je n'irai certainement pas voir Maman a tort. Déjà, la bande-annonce m'agace, surtout le ton moralisateur de la fille à l'égard de sa mère. La moue de la spectatrice généralement bon public, supportrice de Vaiana, a renforcé mon a priori. Le sort d'un film se joue aussi avant la projection via la collecte d'informations, la lecture de critiques et principalement l'appréciation de connaissances références.

                                                

    Une foule de critères, de paramètres, les circonstances conditionnent le choix. Je m'étais juré de ne plus voir un film de Clint Eastwood après son ralliement sexiste à Trump. "Une femme n'a pas les capacités de diriger un grand pays." Et d'ajouter qu'il n'y avait rien de personnel à l'égard d'Hilary. Voilà qu'un ami, qui va rarement au cinéma, le plus souvent avec moi, me relance après Snowden. "J'irais bien Voir Sully (30.11). Aïe, dilemme! Et en plus les critiques sont bonnes. Et je pourrais comparer avec Flight, sur un sujet similaire. Vendu, demain à 18h15.

    D'ici là, j'aurai vu Le petit locataire (16.11 en Fr, 23.11 en Bel) et Alliés (23.11). Tiens, coïncidence, encore un film de Robert Zemeckis, comme Flight et The Walk, son avant-dernier film que j'ai commencé à regarder en piquant du nez. Je reprendrai depuis le début, le matin, bien éveillé. Je compléterai ainsi mon tiercé des derniers long-métrages du pote de Spielberg, réalisateur d'un premier film à vingt-sept ans, avant de briller dans le divertissement de bonne facture, tels A la poursuite du diamant vert et les Retours vers le futur.

     Le ciel attendra mardi pour être enfin regardé.

     

     

     


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                              (sur les écrans le 7 décembre)

    Les dames du Kiwanis Terra Nova ont le nez fin. Le service club namurois a l’art de présenter en avant-première le film familial de fin d’année. Après La famille Bélier, une salle comble a découvert Demain tout commence  avec Omar Sy au mieux de sa forme. Le public était ravi, certains essuyaient même une larmichette à la sortie. La plupart avaient apprécié l’abattage du premier acteur noir à avoir obtenu un César en 2012 pour Intouchables.

                          «J’ai vraiment aimé son jeu pétillant, plein d’allant, naturel comme toujours, cela fait du bien

    Demain tout commence est donc un film qui fait du bien et pour cela il mérite un regard attentif sur les valeurs véhiculées en filigrane d’une comédie assez conventionnelle jusqu’à cinq minutes du dénouement. Le final renversant bouleverse la dimension du deuxième long-métrage d’Hugo Gélin.  

    Jusque-là, rien d’extraordinaire. Omar Sy assure en père d’une petite fille lâchée en colis encombrant par une de ses anciennes petites amies. Gloria, de bébé livré au débotté, est devenue une fillette de neuf ans, épanouie sous la houlette d’un papa gâteau, cascadeur professionnel à Londres.

    Samuel a tout quitté pour ce petit bout : sa place de moniteur de vacances dans le midi, son insouciance et ses peurs de mal faire. Il a plongé dans le bain de la paternité, bond qu’il n’avait pas réussi du haut de la falaise (à neuf ans) quand son père le poussait à sauter et l’invitait ainsi à grandir, lui disant que la peur empoisonne la liberté. Cette séquence-clé d’ouverture résonne au terme d’une boucle axée sur la fête et le plaisir.

    Gloria rate souvent l’école, elle accompagne son père sur les tournages et le ressuscite à la fin de chaque cascade. Elle a un papa immortel, c’est ça qu’elle veut faire plus tard, «immortel». La fête décline avec le retour de la maman. Kristin est décidée à rattraper le temps perdu et réclame une garde partagée. Gloria doit choisir, Samuel encaisse. 

    Lors d’une deuxième vision de La famille Bélier, il y a deux ans, j’avais revu mon appréciation du film sous l’influence de nombreux malentendants présents. Cette fois, l’enthousiasme général a atténué une impression de déjà vu. Je me suis attaché au message sous-jacent, délivré au compte-gouttes en voix off par Samuel. Cette gravité hors champ passe quasiment inaperçue tant Demain tout commence respire la joie de vivre.

                                      

    « La peur de vivre est pire que la peur de mourir.» Samuel ferait n’importe quoi pour Gloria, y compris sauter du onzième étage, lui qui déteste se lancer dans le vide. Gloria a rempli la vie creuse de Samuel, lui a conféré une stature dont le grand-père serait fier.

    Me préparant à un film chewing-gum, formaté pour les fêtes (il l’est un peu, longue bande-annonce trompeuse d’environ trois minutes),  j’avais préparé un paquet d’informations sur Omar Sy, ce fils d'immigrés ouest-africains élevé dans la banlieue populaire de Trappes (Yvelines). Je garde cette interview à l’émission C’ à vous du 11 octobre dernier. On y voit Omar hilare, avec Ron Howard , le réalisateur d’Inferno. Le courant passe entre le vieux réalisateur américain et l’enfant de la balle établi à Los Angeles, à l’affiche de superproductions. Les deux potes  partagent un point de vue identique sur l’engagement citoyen.

    « Je dis citoyen, pas politique, parce que ça n’engage que moi. Il y a quelques mois, j’ai décidé d’ouvrir ma gueule, parce qu’il y a urgence.  On perd sa liberté quand on se tait. Il y a un bruit de fond inquiétant et personne ne veut l’entendre. On me demande mon avis sur les banlieues, mais je n’ai rien à dire, il y a vingt ans que je n’y suis plus. Allez sur place et vous verrez. »

     

    Omar dénonce aussi le "vomi vendu au kilo  à la télé", les émissions bâties sur la provocation et les coups bas. Sa colère prend un relief particulier venant d’une nature joyeuse et optimiste, plébiscitée par des fans inconditionnels. Sa vie est une grande succession de merveilleuses surprises depuis Intouchables.

    « Depuis mon jeune âge, j’essaie d’élargir le champ des possibles, il faut y croire, il faut laisser des portes ouvertes

     J’ai vu un film qui change les idées, un film qui développe une stratégie de compensation, dit Laurent Jullier, permettant d’oublier les conditions de vie difficiles à supporter sans lui. Le cinéma a eu de l’effet sur la communauté rassemblée dans la salle. Reste à déterminer la valeur d’usage de ce film à voir toutes générations confondues, savoir ce que l'on en fait ou pas.

       J’en ai au moins fait un texte.

      


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    J’ai vu Le client et Les animaux fantastiques à deux heures d’intervalle. J’essaie  parfois d’enchaîner des processus de réception différents, l’intérêt pour le cinéma iranien attisant l'impatience de voyager dans l’imaginaire d’Harry Potter.

    Selon la distinction chère à Laurent Jullier, je dirais que Le client (9.11 en France, 23.11 en Belgique) est un bon film et que j’ai bien aimé Les animaux fantastiques (16.11). Le jugement de fait suppose une réception objective du film débouchant sur un jugement indépendant du contexte sociohistorique et de la situation de visionnement. Le jugement de valeur lié à ’une réception subjective, varie selon les conditions du visionnement, pouvant aller jusqu’à inclure l‘humeur du moment.   (Qu’est-ce qu’un bon film, La Dispute, 2012,  2ème édition remaniée et actualisée.)

    Dit platement, le jugement de fait est d’ordre intellectuel, le jugement de valeur est affaire d’émotion, de goût et de plaisir. La réceptivité d’un film dépend de nombreux paramètres dont celui de l'attente placée dans la séance. Après le climat grave et pesant installé par Asgar Farhadi,  j’attendais un délassement maximum. J’en demandais trop probablement, ce qui a émoussé un plaisir largement anticipé et conforté par le drame vu auparavant.

                                                   

    En regardant Le client, je me suis attaché aux détails donnés sur la vie quotidienne en Iran. La censure des artistes et des professeurs, l’influence des voisins de palier, le délabrement de la ville reconstruite. Le dispositif scénique inspiré du théâtre (Rana et Emad jouent La mort d'un commis voyageur ) m’a gêné, j’aurais voulu plus de prises en extérieur. La transformation d’un homme pondéré en vengeur obstiné m’a intrigué. Mais je n’ai jamais vibré, hormis la tension corporelle d’un suspense bien entretenu. Compte tenu de cette vision sélective, j’ai vu un bon film, tout en préférant  Une séparation, à mes yeux, le meilleur de Farhadi.

    L’opération de « compréhension » du film déborde largement le cadre d’un décodage automatique de ce qui tombe de l’écran : il s’agit plutôt d’un flux de reconnaissances, d’associations, d’inférences, de prévisions et de révisions (Qu’est-ce qu’un bon film, p.26).

    J’ai peu dit de ce que j’avais vu à mon épouse venue me rejoindre à ma deuxième séance du jour. Elle connaît bien l’univers de J.K. Rowling. Elle a lu la saga, tandis que moi, j’ai calé au premier tome. En revanche, j’ai vu tous les films tirés des livres. Nous avons passé un bon moment à défaut d’un grand moment. Les effets spéciaux sont ahurissants, mélange de technique pure, de marionnettes et de performance capture, une technologie fondée sur  le jeu des acteurs. Plusieurs créatures resteront dans les mémoires, le phénix majestueux, l'ornithorynque dévoreur de pièces sonnantes et trébuchantes et une sauterelle expressive.

                                                              

    J’ai mordu à l’histoire dès le début, éprouvant une sympathie instantanée pour le jeune Norbert Dragonneau, auteur d’un bestiaire fantastique qu’étudiera Harry Potter septante ans plus tard. L’action se situe à New-York, en 1920 au lendemain de la guerre. Les décors très réalistes contribuent à l’attrait du film. J’y ajoute un atout supplémentaire, le personnage de Jacob, Non-Maj’ (pendant américain du Moldu), boulanger bonhomme, perpétuellement étonné, ressort comique d’une histoire assez noire.

     Robert Dragonneau

    Une force mystérieuse souffle le désordre sur la cité, explosion de haine d’un enfant brimé. Je me suis un peu égaré en cours de route, réanimé par de touchantes scènes sentimentales entre deux couples en devenir. 

    La créatrice d’Harry Potter signe le scénario d’un divertissement où la mise en scène prévaut toujours sur la technique. J’ai donc aimé, pas pensé ; aimé assez bien, pas à la folie. 

    L’expérience de voir deux films de tonalité aussi dissemblables met en miroir la diversité des situations de réception du spectateur, sachant que tous les films ont besoin d’un public dont la présence charge l’écran d’une émotion inattendue et en refait      quelque chose de complètement original (p.24).

                                                                               

    Hier, aucune émotion imprévue, ni recomposition des films; juste le sentiment bizarre du devoir accompli en soutien aux cinéastes iraniens, objets d’un contrôle intellectuel inacceptable. 

     Il semble heureusement que le pouvoir laisse enfin du mou aux créateurs, affirme A. Farhadi dans une interview donnée au festival de Cannes, transcrite dans la dernière livraison de  Positif.


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    J’opère régulièrement des coups de sonde dans l’étal du revendeur de DVD et Blu-ray  au  marché de Namur. Je sais que de petites perles sommeillent parmi le millier de titres rangés dans le désordre.

    Émotion quand je tombe sur Un monde sans pitié que je cherche sans chercher depuis des années,    vendu à prix d’or sur les sites en ligne. Ce film sorti en 1989 m’avait singulièrement irrité à l’époque. J’avais trente-quatre ans, j’étais en pleine ascension professionnelle. La dégaine d’Hippo, glandeur professionnel, m’avait tapé sur les nerfs. Je voulais revoir le premier film d’Éric Rochant (28 ans) couronné de deux Césars (meilleur première œuvre et meilleur espoir masculin pour Yvan Attal, 24 ans). Hippolyte Girardot (34 ans) et Mireille Perrier (30 ans) constituait un couple bancal tant la bûcheuse bourgeoise détonnait avec le nihiliste patenté (pas tenté par rien).

    Je me souviens avoir exprimé ma profonde irritation à des amis proches, tant la posture nihiliste  d’Hippo, effronté, insolent, dragueur, imbus de sa marginalité, m’avait mis hors de moi. Je ne me reconnaissais pas dans ce portrait provocateur de ma génération.

    -On n’a que dalle, on n’a plus qu’à être amoureux comme des cons et c’est pire que tout, s’indigne Hippo.

    -J’en ai rien à f…. de rien.

    -T’a jamais rien à faire à part enculer les mouches, s’énerve son frère.

    Prise de bec cruciale entre Nathalie et Hippo dans un café.

    -Si tu n’as besoin de personne,  alors personne n’a besoin de toi, tu  ne peux pas passer toute ta vie comme ça ! Ça m’angoisse. On n’est pas des machines.

    - Ouais, je suis une machine à vivre.           

    Ce film générationnel a pris un coup de vieux. Seuls les éléments crus de langage font mouche à la deuxième vision. Il y a  vingt-sept ans, j’ai failli suffoquer au déroulé de  journées creuses du gars vivant aux crochets de son frère cadet, petit trafiquant de drogue. C’était insupportable pour le bosseur que j’étais, aux objectifs clairs et aux opinions tranchées. La logique poussée jusqu’à l’absurde cultivée par Hippo ne pouvait que me heurter.

    Le cri d' Éric Rochant  (son blog) a certes vieilli sur la forme, mais le flottement d’une jeunesse désillusionnée est toujours actuel si l’on en croit une vaste enquête européenne sur les aspirations et  les soucis de la  génération des 18-34 ans (enquête initiée par les médias de service public de quatorze pays, déjà en France l’été dernier).

    Synchronicité avec l’exhumation d’Un monde sans pitié, la RTBF publie aujourd’hui les tendances qui ressortent des aspirations, rêves, déceptions, espoirs et autres petits bonheurs des jeunes Belges francophones en 2016. Ils sont trente mille à s’être confiés aux enquêteurs et cinquante et un mille en Flandre.

    Les jeunes voient le monde en gris très foncé. Ils se collent l’étiquette de génération des crises. Le déclin s’installe et se transmet aux générations suivantes.

    - Ils n’ont plus aucune confiance dans les institutions ( école, médias, politiques, syndicats). Ils pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire.

                                        

                    Toutefois, l’espoir est toujours latent si on considère

    - Leurs valeurs chéries : la famille, la fidélité, l’amitié, la musique…

    - Leur tiercé des préoccupations majeures : l’environnement, l’accès à l’emploi,  le système éducatif…

    - L’engagement. La moitié des jeunes sont prêts à défendre leur pays en cas de guerre (sic).

    Et surtout, la jeunesse  se dit disposée  à prendre ses responsabilités, en étant actrice du changement. Elle a le sentiment de vivre une transition et que pour un avenir meilleur, il faut commencer petit, à un niveau individuel.

    A chaque génération a son monde impitoyable et ses rêves secrets. Au soir de mon existence, Un monde sans pitié aujourd’hui me fait sourire après m’avoir indigné il y a trente ans. J’ai changé, le monde aussi. C’est plus dur actuellement pour les jeunes confrontés à un effondrement des repères traditionnels. «La terre pète un plomb», comme le dit joliment un témoin de l’enquête.  

    C’est au pied du mur que l’on voit le maçon. J’ai l’impression que la génération montante, acculée, saura  jeter les balises d’un mieux vivre, saura ralentir la course effrénée du temps incontrôlé.

    J’y crois.

                            

    Encore que comme l’analyse finement un lecteur de L'Humanité (journal communiste) répondant à une question d’Hippo,

    - Alors, quoi de neuf ?

    - Pas grand’chose. Le patronat exploite les salariés, le capital produit de la plus-value, le prolétariat se paupérise.

    Cruellement actuel.

    P.S. Curieusement, le DVD rarissime  a refleuri sur les sites de vente en ligne à un prix modéré, tout de même plus élevé que les huit euros payés à mon fournisseur attitré.

    N.B.  Le trio Rochant-Girardot-Attal a encore tourné trois fois ensemble après 1989.

     

     

     

     

     

     


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