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    Sunset : Affiche Je me résous difficilement à taire mes impressions sur un film, même si je ne l’ai pas aimé.

    J’écris donc quelques mots sur Sunset.Difficile d'ignorer un cinéaste qui rejette le cinéma formaté. Je n’ai pas vu le premier de  László Nemes, Le fils de Saul, salué pour son inventivité artistique,le personnage principal étant suivi en caméra subjective, de dos, à hauteur d’épaules. C’était il y a quatre ans déjà. Pour Sunset, les critiques sont mitigés, le public réservé mais je me fie à mon instinct. Je n'aurais pas dû.

     

    Sunset : Photo

    Le jeune réalisateur hongrois reprend le procédé entre de brèves séquences en format large. Lorsque le champ s’élargit, nous voyons le Budapest de 1913, reconstitué sur les lieux mêmes en décors naturels. À cette époque, la capitale magyare rivalise avec Vienne, l’aristocratie et la plèbe se toisent de loin. L’empire austro-hongrois vacille à la veille de la grande guerre que l’on pressent tout en la déniant.

    La chair de la reconstitution topographique maintient l’intérêt ainsi qu’une bande sonore, mélange de sons superposés (quatre mois et demi de mixage) où dominent les murmures inintelligibles des nantis et des pauvres, qu’Iris n’entend pas, oscillant entre deux mondes, à la recherche de son frère et d’elle-même.La fille de chapeliers connus sur la place essaie de renouer les fils d’un destin rompu lors de l’incendie qui tua ses parents et son avenir. Iris veut reprendre pied, ne sait sur lequel danser, étrangement protégée et préservée, ignorante alors que tous savent sur son frère, sur la vénalité  du nouveau propriétaire de la chapellerie et sur le bain de sang inévitable.

     

                                       Sunset : Photo Juli Jakab

    Cette quête éperdue aurait dû m’emporter, elle m’a laissé de glace. Nemes suit seul ses obsessions, multiplie allégories, métaphores et symbolisme. Son monde intérieur submerge la pellicule (d’une belle gamme chromatique) et noie le spectateur sous la subjectivité hermétique d’un auteur tourmenté. Je suis largué. Ne subsistent que le guet de la belle image, le spectacle d’une civilisation sourde aux grondements d’un peuple avide de bouleversements.

    Trois films en neufs jours, si peu de plaisir. Gloria Bell m’a plu et ému. Almodovar m’a déçu. En fait, c’est quatre films, car j’ai vu Duelles par devoir patriotique.  Je n’en ai rien dit, je ne voyais rien à dire et tellement à redire. Le cinéma patine sur mes rétines. La littérature m’ouvre plus grand les yeux. Surtout, quand la phrase est courte, dense et évocatrice. Je retourne à la lecture de La beauté des jours, choisi juste avant Sunset.

     

                                              Je vous livre quelques lignes de la première page :

     

    …Comme toutes les fins de journée, après le travail, elle buvait un thé en regardant passer les trains, des TER lents qui venaient de Lyon. Rien que des habitués dans les wagons. À force, les visages lui étaient familiers.

     De l’intérieur des wagons, on devait la regarder aussi, saison après saison, une femme dans son jardin, sa maison devait faire envie, surtout maintenant, au printemps, un tel un pavillon fleuri …

    …Jeanne attendait le 18h01…

     

                                   Quel train prendre aujourd’hui... Train-train ou méli-mélo?


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    J’ai résisté à la concordance de temps. J’ai vu Douleur et gloire cet après-midi alors que je pouvais le voir avant Cannes hier midi. J’ai longuement hésité car l’univers d’Almodovar est tellement éloigné du mien.Cela ne m'a pas empêché d'avoir aimé une bonne moitié des dix films vus depuis 1986, surtout ceux du début. Je ne pensais en avoir vus autant.

    Douleur et gloire : Affiche

    Nul effet de caméra dans cet opus lisse, sinon dans les différents angles sous lesquels Almodovar filme son chatoyant appartement prêté à son double Salvador, réalisateur vieillissant, en panne d'inspiration. Le cinéaste de la Movida se défend d’avoir tourné son autobiographie, il préfère dire autofiction. Dont acte. Seulement Salvador ressemble terriblement à Pedro : l’appartement, la dégaine, le passage à vide du cinéaste et l’homosexualité librement assumée

    Douleur et gloire : Photo Antonio Banderas, Pedro Almodóvar L’autofiction n’est pas chronologique au contraire de l'autobiographie. 

    Dans l'autofiction, les faits sont réels, égrenés suivant un deux fils saillants de l’existence. En l’occurrence, l’enfance de Salvador et la magie du cinéma, projeté sur les des murs blanchis à la chaux, sous les yeux émerveillés du gosse de neuf ans. La mère tient une place centrale ainsi qu’un ouvrier analphabète qui éveille l’orientation sexuelle du jeune Salvador. Le cinéma est pris comme seul remède au mal de vivre tandis que l’amour ne sauve pas l’homme de lui-même.

     

                                                    Douleur et gloire : Photo Asier Flores, César Vicente, Penélope Cruz

    Sous l’effet de l’héroïne, substance hallucinogène et dangereuse, présentée ici comme une porte d’entrée sur un passé enjolivé, Salvador fait la paix  avec ses acteurs, un amant toxicomane, sa mère et lui. Almodovar refuse le sentimentalisme, récuse les artifices du 7ième Art. L’addiction, texte qualifié d'aveux, que Salvador ressort d’un tiroir, sera interprété par un seul comédien, assis sur une chaise ou debout devant un mur blanc ceinturé de noir, non pas au cinéma mais sur une scène de théâtre, à un souffle du public.

    Le récit personnel compte plus que le scénario. Almodovar connaissant son histoire, il la reconsidère d’un regard neuf, faute de pouvoir remodeler des événements écoulés. «Le film n’a pas changé c’est ton regard qui n’est plus le même », lui dit son agente à propos d’une première œuvre vieille de trente ans, restaurée et proposée par la Cinémathèque.

    Douleur et gloire sert de catharsis publique à Pedro Almodovar. Tant mieux pour lui et pour ceux qui s’identifient à Salvador/Pedro. Dommage qu’il ait renoncé à vivifier l’histoire d’une vie, au risque d’ennuyer le spectateur  peu concerné par le réalisme de la narration.

    Un film plus auto que fiction, plus biographie que fiction. Quelque soit le genre, l'auteur a manifestement le désir de « saisir une vérité qui lui échappe le concernant, à conjurer le sort ou à expliquer le sens de sa vie ; il est son centre d’intérêt, c’est une position narcissique (Odile Pimet, Claire Boniface, Ateliers d’écriture, mode d’emploi.)

    Si Almodovar, toujours boudé à Cannes, décroche un prix, c’est à n’y rien comprendre… Je crains pourtant le repêchage des occasions manquées de celui qui a présidé le jury en 2017 (peut-être un prix d'interprétation pour Antonio Banderas).

     

                                                       Douleur et gloire : Photo Antonio Banderas


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    Me voici devant un abîme de perplexité après avoir vu Gloria Bell. Nos amis, mon épouse, deux spectatrices hélées dans la rue ont tous une perception différente et ont moyennement apprécié les joies et déboires d’une femme de cinquante ans à la croisée des chemins. Ils n’ont pas été émus comme j’ai pu l’être à certains moments qui me rappellent tellement une histoire connue, celle d’un proche parent. Les souvenirs d’une très ancienne époque chaotique ont conditionné mes sentiments à l’égard d’un portrait de femme ordinaire, me semblant en proie à une incommensurable solitude, là où la critique la voit comme une femme libre et épanouie, tandis que notre amie trouve la vie de Gloria d’un vide sidéral.

                                                    Gloria Bell : Photo Julianne Moore

    Une fois encore, nous avons regardé et pas vu le même film. Nous en taillons un personnel à l’aune de nos préoccupations du   moment, selon notre histoire individuelle. Au moins, étions-nous unanimes pour reconnaître à Julianne Moore un talent exceptionnel pour incarner littéralement cette américaine banale, qui enfants casés et divorce digéré, se risque à répondre aux avances d’une jeune divorcé de son âge.

    La musique à la fois apparente et en sourdine m’a paru judicieusement placée, pointant les mouvements intérieurs d’une femme qui consume sa vie comme si elle pouvait mourir demain. Sa mère, comme tous les dix ans, lui rappelle d’ailleurs que la vie file sur un claquement de doigts.

                                                  Gloria Bell : Photo John Turturro, Julianne Moore

    Hier soir, le cinéma nous a amenés une fois de plus à nous interroger sur le sens de la nôtre. La conversation animée autour de nos visions fut incontestablement le meilleur moment de la soirée.

     

                                  Le cinéma emprunte une part de moi-même et me la rend augmentée.

     

    P.S. Curieux ce réalisateur qui refait six ans après son propre film film tourné au Chili. La tonalité de la première version était plus légère. Plusieurs scènes sont identiques. L’actrice principale avait obtenu le prix d’interprétation au festival de Berlin.

     

                                            Gloria : Photo Paulina García

     


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                                                              Le Vent de la liberté : Affiche

     

    Il y aura trente ans cette année que le mur de Berlin est tombé.

    Hasard ou coïncidence,  je termine un très beau roman sur la chute du mur de la honte tandis que le cinéma me propose un voyage en ballon au-dessus de l’ex-frontière entre les deux Allemagne, épopée vécue réellement par deux familles en 1979.

    J’ai regardé en ayant à l’esprit les pages qui décrivent l’ambiance mortifère régnant  en Allemagne communiste. Le voisin, le pharmacien, l’institutrice, le commerçant, le passant sont tous des délateurs potentiels. La moindre visite tardive, une musique diffusée trop fort ou une pique à l’égard du socialisme, et boum, vous avez la Stasi sur le dos. Invivable! À moins de se contenter de peu comme le père d’un des fugueurs : « je suis content avec ma petite maison, mon petit jardin, ma famille. J’ai tout ce que j’avais rêvé… Mais tu n’es pas obligé d’avoir la même vie, dit-il en prenant le bras de son fils.»

                              Le Vent de la liberté : Photo David Kross   Le Vent de la liberté : Photo Alicia von Rittberg

    C’est parti pour une deuxième tentative. Ballon et nacelle seront plus grands, quatre adultes et quatre enfants mettent les coutures doubles. L’étau de la police politique se resserre. La tension est à son comble.

    "Un sacré effort", dira deux fois le lieutenant-colonel à leurs trousses, par ailleurs glaçant..

    Comme cette époque paraît révolue. J'avais presque oublié le rideau de fer et le mur bien solide qui condamnaient la libre circulation des frères allemands.Trente-deux mille tentatives de franchir le mur ont échoué et quatre cent soixante-huit personnes ont laissé leur vie au pied de l'enceinte. Les ordres étaient de tirer à vue, même sur les femmes et les enfants. J’avais effacé de ma mémoire cette pesanteur idéologique, génératrice de désespoir, ne retenant que la soirée magique du 9 novembre 1989, date qui scelle l’effondrement pacifique d’une ignoble construction.

    Le vent de la liberté se termine là où commence Trois jours à Berlin. La  boucle est parfaite. Lecteur et spectateur sont ravis, sous l’emprise des tournants imprévus de l’histoire, avec H ou h.

                                                    Le Vent de la liberté : Photo Friedrich Mücke, Jonas Holdenrieder, Karoline Schuch, Tilman Döbler

    Après chaque film que j’aime, j’ai l’impression de vivre avec plus d’intensité, comme au cinéma : mes sens se sont aiguisés, j’ai envie de danser, les couleurs chantent, les sons amplifiés, tout est plus lumineux. J’entends le moindre bruit, la moindre parole avec une acuité nouvelle  (p.119).

     

     

     

     


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    El Reino : Affiche   

    L’Espagne vote anticipativement le 28 avril pour renouveler la chambre. En décembre dernier, le parti d’extrême droite Vox s’est hissé sur les travées du parlement régional andalou. Les Espagnols testent des alternatives au système traditionnel huilé depuis des décennies. Après Podemos, issu du mouvement des Indignés en 2014, l’électeur adoube un parti aux relents franquistes. La vision d'El Reino a probablement conforté les Espagnols dans le rejet d’un système corrompu jusqu’à la moelle.  

    « Le pouvoir protège le pouvoir », c’est bien connu. Qui protège encore Manuel Lopez Vidal ? Pas grand monde. Rodrigo Sorogoyen suit  la descente aux enfers d’un cacique  mouillé dans des magouilles indignes d’un représentant du peuple. Manuel n’est pas du sérail, il est le fusible idéal cramé sur le compteur du parti. Il n’a pas fait d'études, mais il croit tenir tout le monde. Gros péché d’orgueil.

    Le vice-président régional va se débattre comme un beau diable pour se sortir du pétrin en y enfonçant ses ex-amis politiques.  Quelle énergie, quelle tension, noyées dans un flux de manipulations croisées. On a du mal à suivre une logorrhée proportionnelle à l’urgence. La justice sur les talons, le politicien véreux abat ses cartes rageusement, avec ses tripes, oubliant de penser et de réfléchir.

                                                El Reino : Photo

    D’ailleurs, pourquoi faites-vous de la politique?, lance la cheffe à la tête des magouilleurs déconfits. La question reste en l’air, les réponses embarrassées sont minables.Ces hommes marchent au pognon et au pouvoir frelaté. Le parti entend se racheter un belle conduite, son nouveau secrétaire général provient de la magistrature. L'heure du grand nettoyage a sonné.

    Le film plébiscité en Espagne déroule le point de vue d’un sale type (pas plus qu’un autre), c’est son principal intérêt. On n’éprouve nulle empathie à l’égard du meneur d’une clique méprisable, mais on a envie de savoir jusqu’où la bête traquée peut aller pour sauver sa peau et de voir quels moyens les chasseurs déploient pour terrasser la brebis galeuse.

    Plutôt démoralisant.

                                                  El Reino : Photo

     


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