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     La transmission, c’est cette attention portée à un autre qui fait qu’en lui surgit le meilleur de lui-même.

                                                                                   Christiane Singer

     

     

    Everybody's Fine

                                                  Frank a toujours voulu le meilleur pour ses quatre enfants. Il les a poussés à l’excellence. Aujourd’hui retraité et jeune veuf, il tourne en rond dans sa coquette maison, acquise au terme d’une vie d’ouvrier spécialisé.

    Frank a envie de renouer avec les joyeux repas de famille. Il invite sa progéniture à un bon barbecue. Mais celle-ci se défile. Le père encaisse et se relève. Il décide d’aller à eux, aux quatre coins de l’Amérique, de les surprendre là où ils sont et ils font.

    Il a sur lui quatre enveloppes, une pour chacun, au contenu mystérieux. La première, il la glisse sous la porte de David, artiste à New-York. L’aîné est absent, injoignable. Frank voit une œuvre de son fils exposée dans une galerie, il est fier de lui ! (des autres aussi)

     

                        Robert De Niro et Kate Beckinsale                     Sam Rockwell

    Cap sur Chicago, en bus cette fois, après le train. Le paternel est malade du cœur. L’avion et les voyages lui sont interdits. Il ne reste qu’une nuit chez Amy, très occupée.

    Nouvelle déconvenue à Denver. Robert, le chef d’orchestre, part en tournée. À Las Vegas, rallié en camion et en train, Frank préfère écourter sa visite chez Rosie, danseuse dans une comédie à succès. Mais il ne pourra voir le spectacle, la dernière a eu lieu la veille. Frank sent que quelque chose cloche. Ils ne lui disent pas tout, comme ils le faisaient avec leur mère. Les réponses à sa question rituelle ; - es-tu heureux(se)- sonnent faux, servies avec un sourire forcé.

    Frank aurait-il failli à sa mission sacrée : être un bon père, à l’écoute et bienveillant ? Sa cadette concède qu’il était très exigeant, assez autoritaire ; qu’il était difficile de lui parler, qu’il plaçait la barre très haut. Ses enfants ont préféré embellir la vérité par peur de le décevoir.

     

                                                         Drew Barrymore et Robert De Niro

    Le patriarche encaisse une deuxième fois. Cette fois, le coup est  rude. Lui qui a gainé des câbles téléphoniques jour après jour, (1.500 km de fil par semaine), a donc mal communiqué. Sa femme arrondissait les angles, elle n’est plus là. Frères, sœurs et papa sont tenus de s’entendre. David reste injoignable, pas pour sa fratrie...

    Everybody's Fine (2009, sortie directe en VOD)) est une pépite perdue au sein d’Arte, en deuxième rideau, lundi passé. Guettez sa rediffusion,déjà aujourd'hui, vers 13h30. Robert De Niro est touchant, sobre et impliqué, aux côtés d’une jeune génération d’acteurs talentueuse. Ils ont l’art de tourner autour du pot avec tendresse. L’émotion surgit d’un détail, d’un geste, d’une image. Les restaurants vides, les trains de nuit déserts, l’empathie d’une conductrice de poids lourds, la violence gratuite, le voyage de Papy secoue et questionne les valeurs d’un père de famille middle class. Les étapes du périple tracent les colonnes du bilan d'une éducation pensée honorable.

     

                                        Robert De Niro

    On croit bien faire et on tape à côté. Votre chance, c’est d’être aimé malgré ce que vous êtes, parce que vous incarnez des idéaux respectables. Cet amour inconditionnel permet de reconstruire le socle familial, allégé de ses faux-semblants, gage d’un regard apaisé sur les liens du sang.

     

      Si on veut transmettre quelque chose dans cette vie, c’est par la présence, bien plus que par la langue et la parole. La parole peut venir à certains moments, mais ce qui instruit et ce qui donne, c’est la présence. C’est elle qui est silencieusement agissante.

                                                                          Christian Bobin

     

     

         Les citations sont extraites d'un ouvrage collectif, Transmettre, Poche J'ai Lu, Bien-être.


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    Il est rare qu’une suite détrône le premier de la série. Sans un bruit 2 déroge à la règle. Il y a trois ans, je disais déjà mon enthousiasme à propos d’un film de genre portant le courage d’une famille au pinacle.

    L’épouvante cède le pas à une tension permanente générée par des créatures hideuses, prédatrices des humains. Elles surgissent au moindre bruit. Heureusement, ces monstres sont aveugles ; leurs proies ont une chance de survivre à condition de rivaliser de cran et d’ingéniosité.

     

                                                Sans un bruit 2: Emily Blunt, Noah Jupe

    La famille Abbot a perdu le père, les enfants prennent le relais, surtout Regan, l’aînée sourde-muette ( à la ville comme à l'écran). Elle part chercher du secours, laissant sa mère et son frère avec le nouveau-né, terrés dans une fonderie. Un vieil ami la seconde. Regan est résolue à témoigner d’un courage égal à celui du père disparu.

    C’est du cinéma pur, du son et des images, montés superbement, alternant les péripéties en trois lieux différents. Les Aliens puissance 10 apparaissent à bon escient, ni trop, ni trop peu.Ce deuxième épisode élargit le champ d’action à une île de survivants. Il soumet aussi les membres de la petite famille à des choix cornéliens. Le cumul des tensions psychologiques et factuelles, sur un e mode sobre, tient en haleine, jusqu’à l’émouvante séquence finale où sœur et frère affrontent le même péril, reliés à distance dans la volonté de survivre.

                                                  Sans un bruit 2

    Je comptais marquer une pause après Villa Caprice jeudi. Sans un bruit 2 figurait bien sur ma liste de rentrée. Je n’ai pas hésité une seconde en le voyant programmé en VO dans un complexe à Louvain-la-Neuve, ma ville de cœur. L’occasion fait le larron, vendredi pas au balcon. Quatre longs-métrages depuis la reprise (9 juin), je m’étonne. L’attraction du grand écran renaît en multipliant les prises.

    Pourtant Villa Caprice m’avait déçu. J’attendais trop peut-être, espérant que le scénario serait à la hauteur de la distribution royale ; Niels Arestrup, Michel Bouquet (94 ans), Patrick Bruel et Irène Jacob. Les acteurs sont parfaits. P.Bruel est surprenant dans un rôle antipathique de grand patron. N. Arestrup donne une profondeur énigmatique à un avocat. Maître G. vit et travaille solitaire dans un hôtel particulier parisien. Il héberge son père dans une partie privée. Il sonne à la porte avant la permission d’entrer. Son père le traite mal, le fils prend sur lui.

     

                                          Villa Caprice: Niels Arestrup

    L’avocat et l’homme d’affaires véreux ont des points communs. Ils n’ont pas d’amis, aiment le pouvoir et habitent des demeures somptueuses. L’amitié serait-elle possible entre deux êtres si discordants ? Le film tourne sonde cette relation empoisonnée, avec en fond, les liens douteux entre justice, politique et milieux d’affaires (des gros poissons). Bernard Stora est très pessimiste sur la marche du monde, ce qui ne l’empêche pas de saluer un homme  de principe, avide d’amitié, pas au point cependant de renier ses valeurs.C’est le moment de relire Les manipulateurs sont parmi nous.

     

     

    Passé composé par Sinclair

    Mon carnet de projections est vide. J’ai rendez-vous avec Anne Sinclair pour conjuguer le passé composé. Le prologue  est un petit bijou d’élégance lucide et d’indulgence envers celle qui se trouve « piégée dans ce paradoxe : écrire comme tout le monde, en espérant intéresser tout le monde à une vie qui ne serait pas celle de tout le monde. »

    La journaliste a longtemps refusé de livrer ses mémoires avant de changer d’avis. C’est comme moi : j’avais dit que je ne me précipiterais pas à la réouverture des salles et voilà déjà quatre roses à mon bouquet.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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    En attendant de visiter la Villa Caprice (sortie le 16 juin), je scrute la fréquentation des cinémas après la reprise le 19 mai en France et le 9 juin en Belgique.

     

                                        Villa Caprice : Photo Niels Arestrup, Patrick Bruel

    La France a connu une belle première semaine, semblable aux chiffres de la même période en temps normal, soit 2.2 millions d’entrées. Les jours suivant ont infirmé ce départ encourageant. La fréquentation a plafonné à 1.3 millions de spectateurs avant de remonter à1.6 millions en quatrième semaine, sous l’impulsion de nouveautés à l’affiche. Hier, sur le coup de 14H, les premières séances à Paris plaçaient Les 2 Alfred  en tête suivi de Médecin de nuit et de Sans un bruit 2.

    Je n’ai aucunes données pour la Belgique ; la profession continue à être discrète. Il est certain que le soleil, l’Euro de foot et une envie fluctuante ont douché le retour en salles. La nuée de films donne aussi le tournis. Cette semaine, la Belgique annonce 12 sorties et la  France, 18.

     

                                               Les 2 Alfred

    Le spectateur privilégie les nouveaux films et les valeurs sûres, telle Nomadland. Je reviens un instant à la journaliste coscénariste du film. Jessica Bruder a taillé la route plusieurs mois à bord d’un van. Elle a travaillé chez Amazon comme les nomades preneurs de boulots saisonniers. On a ainsi un aperçu d’un des gigantesques entrepôts du commerçant en ligne, dont la taille est comparable à dix-neuf terrains de football. Un ruban de trente-trois kilomètres véhicule les paquets sur le site. Un employé  s’agenouille un millier de fois par jour pour scanner la marchandise.

    La pandémie a été une aubaine pour Amazon. Son chiffre d’affaires, déjà impressionnant a bondi de 44%. Le bénéfice s’est élevé à 6.7 milliards d’euros rien que pour le premier trimestre de cette année.  Dans Nomadland, Fern sourit quand elle parcourt l’entrepôt. C’est dur mais c’est bien payé. Et puis, il n’y a rien d’autre pour les itinérants. Amazon n’est pas le sujet du film Chloé Zao. Si vous voulez un regard complémentaire sur la plus grande entreprise de travail à la chaîne au monde, l’hebdomadaire Le 1 alimente le débat sur les bienfaits et les méfaits d’un empire assez inquiétant.

     

                                           

    Nomadland suit l’époque, c’est une des raisons de son succès. Les comédies attirent également et les films qui font frissonner. Véronique Jadin a peut-être sa chance. L’employée du mois est une comédie noire dans le monde du travail. La jeune cinéaste a bénéficié d’une aide publique il y a deux ans. Elle a osé tourner (photo ci-dessous) dans des conditions difficiles l’année dernière. Son film ne comporte que deux scènes en extérieur. Véronique Jadin vient de terminer le montage, elle n’a pas traîné. Une longue attente commence dans la file des 160 longs-métrages prévus d’ici à la fin de l’année en Belgique.

    L’été s’annonce sec et chaud, le calendrier sportif est chargé. Les cinémas s’apprêtent à ronger leur frein une nouvelle fois, après sept mois de fermeture. Les pouvoirs publics compatissent. La fédération Wallonie-Bruxelles renouvelle l’opération une place à 1€. Chaque ticket vendu (17500 disponibles) rapporte 8€ à l’exploitant.

    Peter Van Den Begin et Jasmine Douieb sur le tournage de L'Employée du mois

    C’est décidé, avec un petit pincement au cœur tout de même, je vais voir Villa Caprice aujourd’hui à 18h, l’heure de Danemark-Belgique. Niels, Patrick, et Irène plutôt qu’ Eden,Thibaut et Axel, c’est pas beau ça ? Le suspense sera court. J’aurai le résultat en sortant de la projection. Un café voisin a ouvert sa vitrine et tourné la télé vers la terrasse sur rue. Diable !

     

     

     


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                                                 Love Sarah | Nu Metro

     

    Eliza Schroeder dédie son premier long-métrage à sa mère décédée récemment. Le film distille une tristesse douce, portée par trois personnes meurtries, résolues toutefois à prolonger la défunte.

    Trois femmes décident de réaliser le projet mort-né : une pâtisserie dans le quartier cosmopolite de Notting Hill. Clarissa sonne le branle-bas de combat. La fille de Sarah recrute sa grand-mère et l’amie-sœur, associée de la cheffe défunte. Un pâtissier ami, deux étoiles au Michelin, tombe du ciel. Les débuts sont difficiles, mais Mimi (la grand-mère) prend l’affaire à cœur.

     

                                             Film Review - Love Sarah (2020)

    La réalisation évite tous les clichés des films à l’eau de rose. La jeune cinéaste a déposé une parcelle d’elle-même dans Love Sarah. Elle exprime une sensibilité discrète en suggérant une renaissance possible après une perte choquant. Un deuil peut se révéler source de renouveau, de retour à la vie, de clôture d’un passé désaccordé.

    Eliza Schroeder touche la  tache aveugle de soi, « ce quelque chose qui est tout nous-mêmes, nous est à la fois étranger et si proche qu’il nous reste inconnaissable. » (C.-G. Jung, Psychologie de l’inconscient).

    La boutique accueille une clientèle bigarrée, heureuse de savourer des gâteaux qui lui  rappellent son pays natal et la relient à sa culture originelle. Lituanie, Japon, Pakistan, Sierra Leone, le monde entier pousse la porte de la boutique. Les lieux respirent le bonheur d’être comme chez soi. Ces ondes rayonnantes réchauffent les affligés. Des liens se nouent et se renouent. L’image de la disparue quitte l’avant-plan, prend les contours d’une présence  bienfaisante.

     

    Love Sarah - Liebe ist die wichtigste Zutat (2020) | Film ...

                                                                     La concrétisation du rêve de Sarah permet à ses proches à surmonter l’affliction d’un départ cruel. Mimi, Clarissa, Isabella et Alex forment un quatuor en mode majeur au service d’une une partition interprétée moderato.

    Ce film délicat n'a quasiment aucune presse, ne sort pas en France, a cartonné en Nouvelle-Zélande.Je pensais rire beaucoup, m’attendrir un peu, me détendre surtout. Love Sarah m’a décontenancé.J’ai vite accepté ce qui m’était proposé, de vivre un recommencement  après une période de retrait. J’ai pris et appris.

    « L’existence est un tissu déchiré, et là où ce tissu a été plié ou froissé par la douleur, on peut sans doute le déplier ou le défroisser, mais la trace reste à jamais. C’est aussi que rien ne s’achève. » (Le deuil. Entre le chagrin et le néant, Philosophie éditions).

          Il nous appartient de sculpter  la trace jusqu’à l' acceptation de l’absence présente.

     

                                            Love Sarah | Movie review – The Upcoming

     


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    J’ai choisi une voie difficile pour remonter la pente du cinéma. J’ai suivi Fern sur les routes du Grand Ouest. Elle quitte une ville rayée de la carte après la fermeture de l’usine pourvoyeuse d’emploi. Repartir à zéro, vivre ailleurs, surmonter la perte d’un mari à peine décédé, la feuille de route est chargée.

    « Ce dont on se souvient vit. »

    Justement, que garder, que laisser ?

    Que continuer, que commencer ?

     

                                                        Nomadland: Frances McDormand

    Des questions similaires à celles de l’après confinement, lorsque la liberté reprend des couleurs et que l’on n' a pas encore la palette bien en mains. Donc, Nomadland avant Love Sarah.

    Fern prend le volant de son van, équipé maison, vers le Dakota et le Nebraska. Ce qu’elle aimait dans la ville désormais fantôme, c’était le désert à perte de vue derrière le pavillon d’entreprise. " Rien ne barrait l’horizon, mais nous ne sommes jamais partis. Mon mari aimait l’endroit, les gens l’aimait ; il adorait son travail, alors nous sommes restés."

    Cette fois, Fern peut larguer les amarres.  L’immobilité a expiré.  Elle fréquente la communauté du voyage, fondée sur le troc et l’entraide (que du troisième âge bien avancé). Elle est à fois ouverte et sur ses gardes. Fern entend garder son indépendance, choisir la vie à venir.

     

                                      Nomadland: Frances McDormand

    De toute façon, " quand on taille la  route, il n’y a jamais d’au revoir définitif ". N’empêche, la solitude est lourde à porter, la route difficile à tracer, entre les pannes, les petits boulots et une invite à jeter l’ancre dans une chaleureuse  famille.                                

    Fern tient bon malgré une magnifique déclaration d’amour de sa sœur, tapée des 2.300 dollars nécessaires (en petites coupures) à la réparation de son nouveau « chez elle ».

    " Je ne suis pas sans abri, je suis sans maison, ce n’est pas le même. I’m not homeless, I'm houseless, it’s not the same."

     

                         Nomadland

    La chinoise Chloé Zhao a puisé les ferments de son troisième long-métrage dans une enquête de Jessica Bruder. La journaliste a pris des boulots saisonniers, a partagé l’ordinaire des camping-cars. Le récit nomade est tressé de témoignages poignants d’une Amérique insensible à la détresse des siens, axée sur la performance et la réussite. Cependant, Nomadland se concentre  plutôt sur les quêtes personnelles d’une existence acceptable malgré les coups du sort : maladie, deuil, incapacité  paternelle. Chloé Zhao témoigne d’une sensibilité à fleur de peau, à l’affût des moindres signes qui disent plus qu’ils ne parlent.  

    Chacun essaie d’épouser un rêve et d’aller jusqu’au bout de soi. Les paysages sont grandioses tournage en décors naturels), jamais écrasants,propices à la méditation. Le piano atmosphérique  souligne discrètement les sentiments de Fern, roche fragile dans une nature régénératrice. Les rivières, les ciels étoilés et les pierres fossilisées nous rappellent notre connexion au cosmos.

    Nous étions neuf dans une grande salle à la séance de midi. Le soleil éclatant à la sortie m'a ébloui. L’effervescence aux terrasses ensoleillées m’a crispé. J’avais apprivoisé un peu de la solitude assumée de Fern. Je suis vite rentré chez moi, au calme, à la campagne. Le syndrome de la cabane guette. J'ai peiné à écrire ce premier récit de reprise.Peut-être parce que j'ai du mal à sortir ce qui  m'a remué le tréfonds de l'âme.

     

                                                   Nomadland: Frances McDormand, David Strathairn

     

                     Ce vendredi soir, Love Sarah en deuxième séance, avec ma moitié. Du gâteau !

     

     

    P.S. L'article a été modifié plusieurs fois après publication. Les perceptions s'affinent.

     

     

     

     


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