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                                                     Atelier Cinémouvance le 17 juin 2017

                                                                              Tournants de vie                                                                                                                                                                       

                                                                  Expérimentez la ciné-narration

                                                              en bonne compagnie.

    _______________ Informations ici                                                                               

     

    Conversation devant l’étal d’un soldeur de DVD au marché de Namur. Un ami cinéphile parcourt méthodiquement les colonnes de films rangés dans des casiers en bois. Il a ouvert un cahier qu’il consulte de temps en temps. Nos regards se croisent enfin alors que nous étions côte à côte, absorbés dans la prospection de l’oiseau rare.

    - Je vois que tu fais des listes.

    - Oui, sinon, je ne m’en sors pas. Il m’est arrivé d’acheter deux fois un titre. C’est un beau film que tu as choisi (Brooklyn). Tu l’as vu ?

    - Oui. Je reprends chez moi quelques films aimés ou des histoires propices à une ciné-narration, thème de mon prochain ouvrage.

    Une ciné-narration naît d’un entretemps d’exception, organisé ou impromptu, dans le sillage vibratoire d’une séance de cinéma ;  elle consiste à échanger des impressions et des réactions sur une histoire mise en images, au sein d’une communauté cinéphile organisée ou occasionnelle. La ciné-narration s’appuie sur une dynamique entre partenaires ouverts à la nouveauté. Ceux-ci combinent l’histoire du film, leur vision du film et un regard neuf sur leur histoire personnelle, créant de cette façon un récit original et stimulant, qui résonne avec leurs valeurs et leurs aspirations, secrètes ou affichées. La ciné-narration enrichit l’identité narrative du ciné-narrateur en revisitant des émotions, des souvenirs et des croyances.

    Nous échangeons quelques impressions récentes sur les films qui nous ont plu. Robert vante avec émotion les mérites de La mante religieuse, inconnue au bataillon chez moi. Ma curiosité piquée au vif, je déniche ce premier long-métrage de Natalie Saracco sur Internet. Je suis loin de partager l’enthousiasme de Robert, qui décerne trois ***1/2 sur une belle liste envoyée par courriel après notre rencontre. Je lui réponds que La mante religieuse ne m'a nullement dévoré. Plus j'avance, plus les voies du spectateur sont impénétrables. J’évoque la taxinomie des listes de meilleurs films, chère à Serge Daney, critique de cinéma trop tôt décédé. Il distingue huit catégories de films.

    1. Indiscutable. Film-compagnon de route. Vu et revu. « Lot » primitif. Jamais épuisé.
    2. Devenu indiscutable ou soupçonné tel. Mais peur de réelle "connivence" avec.
    3. Aérolithe vu une fois, classé à part, second "lot" virtuel.
    4. Mémoire vive mais vague d’y avoir adhéré.
    5. Chef-d’œuvre pour les autres et, finalement, pour moi aussi.
    6. Émotion personnelle mais pas forcément partageable.
    7. Sublime ou important, un temps pour « nous ». Pas revu. Crainte.
    8. Nanars erratiquement présents. Liés à l’enfance.

    Cette classification sibylline par moments se prête à des interprétations diverses, à développer chez vous et à poster éventuellement en commentaire ci-dessous. Je reçois en réponse un argumentaire étayé et vibrant sur la mante qui divise nos visions mais pas nos personnes. Deuxième accord toltèque : Quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle. Il est de ces films qui suscitent F. une émotion personnelle mais pas forcément partageable. Notre échange est clos. Je lui envoie à mon tour une liste de mes chouchous. La comparaison de nos inventaires subjectifs révèle de nombreux goûts partagés. J’y ajouterai peut-être Lost River, premier opus de Ryan Gosling, glané sur les tréteaux du soldeur éclectique.

     

     

     

     


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                                                                   (29 mars)

    Une mère et ses deux enfants à Paris. Ils débarquent du Canada en ayant transité à Perpignan, par la famille du père défunt. Nathalie a décroché un emploi chez un joaillier réputé. La mère de Bastien et de Paul a fait le grand saut. Ils ont emménagé dans la grande ville, elle a scolarisé ses deux garçons de huit et quinze ans. En route vers son nouvel employeur, Nathalie tombe des nues. Le directeur, revenu de vacances, a changé d’avis. Elle congédie Nathalie avant même d’avoir commencé. La voici livrée à elle-même. La mère masque son désarroi. Elle cache la vérité à ses enfants, déjà ébranlés par la mort récente du père et le départ de Toronto.

    Paul évente le pieux mensonge, la voit travailler comme serveuse dans une       gargote de quartier. Il ne comprend que dalle. La confiance est rompue. Il erre dans les rues bruyantes sur ses rollers. Il sèche les cours et fricote avec des gens douteux. Paul rend à sa mère le mensonge de sa pièce. Il refuse de parler de ses escapades régulières. Les relations tournent au vinaigre. Le petit frère déteste les disputes des grands, Nathalie rassure, elle ne convainc personne. Bastien reste solidaire de son aîné. L’étau se referme sur Paul et sur Nathalie par ricochet. Le fils paumé crie au secours. « Maman, aide-moi ». Oui, dit-elle, comme une évidence. Elle fait face, n’émet aucun reproche.

    Trois vies chavirent en un rien de temps. Le manque de parole amorce une spirale infernale. La mère et ses deux fistons n’ont pas su exprimer leur chagrin après la perte d’un mari et d’un père. Les non-dits se prolongent, enfermés dans l’anxiété de vivre dans une ville anonyme et la difficulté de trouver de nouvelles marques. Chacun se raccroche à ce qu’il peut, même si c’est bancal. Emmanuelle Cuau tourne peu, trois films en vingt-deux ans. Elle laisse vivre l’image et observe ses personnages se débattre avec une réalité inédite. Elle évite les développements psychologiques, elle se contente de montrer la réactivité d’une mère obligée d’assurer seule la défense de sa progéniture.

                                                          

    Pris de court tient en haleine quasiment jusqu’au dénouement qui laisse sur le spectateur sur sa faim. Une fois la tension bien installée, le scénario part en quenouille, archi-centré sur le noyau familial. On aurait aimé voir un quatrième mouvement à ce récit tendu, entrecoupé de fondus au noir délimitant les ressorts d’une aventure qui pourrait être le lot de n’importe quelle famille à la dérive. Virginie Efira ajoute un fleuron dramatique à son registre d’actrice éclectique. Elle confirme sa capacité à monter dans les graves, un talent entrevu dans Victoria, portrait légèrement tragique d’une quadragénaire en proie à la déprime.

       


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    La maternité ferme le lendemain. L’inventaire est en cours, les infirmières boivent le verre de l’adieu. Une femme sur le point d’accoucher arrive seule en titubant. Aussitôt, la sage femme et le personnel accomplissent les gestes cent fois répétés. La mère reconnaît Claire. Elle s’adresse à l’accoucheuse.

                                                          

    - Vous m’avez sauvé la vie à la naissance. On ne trouvait pas de donneur compatible et vous m’avez donné votre sang.

    - Ah oui, je me souviens très bien. La petite Émilie… Ça fait combien de temps ?

    - Il y a vingt-huit ans.

    - Déjà…   c’est presque toute une vie...

    C’est son histoire que Martin Provost raconte en partageant un sixième accouchement dans Sage femme, qui n’est pas un film sur la profession. Le cinéaste rend hommage à ces ouvrières de l’ombre,  parce qu’il a été sauvé sur le fil dès son arrivée sur terre par une de ces femmes modestes et  discrètes, autant qu’indispensables. Plutôt qu’une ode au métier, nous assistons à une renaissance à la vie et des retrouvailles placées sous le signe du pardon. Claire croyait avoir définitivement enterré son passé et voilà que Béatrice réapparaît dans sa vie bien ordonnée, un tantinet monotone.

                                                                

    Béatrice a été la maîtresse du père de Claire, puis a disparu sans laisser d’adresse, au grand désespoir de son amant. Béatrice, égoïste et insouciante, est le contraire littéral de Claire. Celle-ci surmonte néanmoins  sa rancune et sa colère, aidée par l’amour naissant avec un voisin de potager.Elle prend soin de cette grande malade et apprend la légèreté à son contact. Claire suit  sa nature : «  je ne peux pas la laisser ainsi ». Pourtant, Béatrice lui en fait voir de toutes les couleurs. Fauchée, elle joue l’argent qu’elle n’a pas, elle boit et elle fume, ce qui est très mauvais dans son état. Béatrice n’écoute personne, sinon son appétit de vivre.

    Les deux grandes Catherine (Deneuve et Frot) s’entendent comme larrons en foire ; elles déploient leur immense talent au service d’une intrigue simple et réconfortante. Les séquences d’accouchement ont touché mon épouse alors que je me demandais pourquoi il y avait tant d’incursions dans les salles de travail. Une fois encore, l’histoire personnelle du réalisateur a guidé et habité son projet, conférant à Sage femme (22 mars) une vibration puisée dans le réel. Les accouchements ont été tournés en Belgique (la France l’interdit) avec le consentement des parturientes, négocié à six mois de grossesse. Catherine Frot a même suivi une formation de sage femme. Son émotion est perceptible à chaque délivrance. Nous avons traîné à voir ce film inscrit sur nos tablettes depuis belle lurette. Cet accouchement tardif a renforcé notre plaisir, doublé d’une adhésion au propos critique sur la médicalisation de la médecine.


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    Ce jeudi 13 avril, Thierry Frémaux, délégué général, et Pierre Lescure, président, dévoilent la sélection officielle du 70e Festival de Cannes au cours de la traditionnelle conférence de presse printanière (en direct sur Dailymotion). Celle-ci a été avancée d’une semaine afin d’éviter l'engorgement médiatique du premier tour de la présidentielle française. Une semaine de moins, c’est énorme dans la course contre la montre menée pour confectionner l’affiche de la compétition mais aussi composer le programme de la Quinzaine des réalisateurs, de la Semaine de la critique, des séances de minuit, des séances spéciales et du hors compétition. Le sprint commence le 1er mars, un mois et demi voué à la vision en chaîne de films jours et presque nuits. Les trois comités de sélection ont vu 1869 longs-métrages l’an dernier (mille films suffisaient il y a dix ans), rapporte Thierry Frémaux dans son journal de bord 2015-2016, dont j’ai terminé la dernière partie consacrée à la composition acrobatique du Festival. « Désormais, les projections rythment nos existences. Tous les jours, je vois un premier film à la maison, pendant le petit déjeuner (14 mars, p.423)… Les week-ends de mars et d’avril, je reste enfermé. Une vingtaine de films au programme, longs-métrages à peine montés, non mixés, jamais sous-titrés qu’en anglais primaire (2 avril, p.461)… Après une bonne dizaine de films et deux courts repas, mes yeux s’épuisent, comme les feux dans les deux cheminées de la maison (p.449).

    Dans sa prison dorée, qu’il réintègre toujours avec entrain et curiosité, le patron du festival garde sa lucidité. Les visionneurs visionnent chez eux, à la salle du sous-sol du siège parisien de Cannes, parfois chez le distributeur. Il pointe le risque. « Le danger est là : « on a vu tant de films qu’on en perd notre jugement » (p.484).                                                                                                       

                                                                         Festival de Cannes 2017 : Monica Bellucci maîtresse de cérémonie de la 70e édition

    Heureusement, il y a les avis (écrits) circonstanciés ou lapidaires des visionneurs, les discussions, les deuxièmes projections. Un groupe de jeunes voulu par Thierry Frémaux, fouille les abimes. Ces spectateurs de l’ombre défrichent les écrans. Ils regardent le tout-venant des DVD qui arrivent par centaine chaque jour. Finalement, comment s’opèrent les choix ? « Eh bien, comme le ferait n’importe quel amateur : in fine, c’est au sentiment, à l’intuition, à la passion, à quelques instruments de mesure d’opinion, si tant est qu’on puisse en prévoir l’humeur » (p.488)… « Une Sélection officielle reste donc ce mélange de choix et de renoncements, d’emballements et de crève-cœur (p.436). Le sélectionneur ne poursuit qu’un seul objectif : faire la meilleure sélection possible, représentative des tendances du cinéma mondial. Les films français sont choisis en dernier lieu, parfois à l’avant-veille de la conférence de presse, après les avoir tous vus, l'un après l'autre.Tout le monde est mis ainsi sur une même ligne. Un film hexagonal terminé en février n’est pas avantagé par rapport aux productions tardives.

    Les réalisateurs chevronnés côtoient le premier film d’une inconnue.                     L'an passé, les sélectionneurs ont dit 1800 fois non et 69 fois oui. « Soyez net quand c’est non », avait conseillé Gilles Jacob à son successeur. Pas si simple. « Au début, j’avais du mal. Je ne voulais pas ajouter l’humiliation à la déception. Mais le conseil était avisé car il n’y a rien de pire que de laisser un doute. Avec le temps, j’ai appris, je crois, à mettre des formes sans  céder sur le fond » (p.470-71). La colère d’Emir Kusturica (un habitué) résonne encore après le refus d’un brouillon de film.

                                                                        

    En 2016, le jury, sous la présidence de George Miller, a couronné Ken Loach, déjà palmé. Pourquoi s’être donné tant de mal pour sacrer un vieux de la vieille, ricane un observateur. Les délibérations des jurés se déroulent dans le plus grand secret. Tablettes et téléphones sont confisqués le temps d'établir le palmarès dans un lieu qui change chaque année. Cannes cultive le mystère sur ses affinités électives même si l’auteur de Sélection officielle tient passionnant livre ouvert sur les arcanes du plus grand festival du monde, un des trois événements les plus suivis dans la presse, avec le Tour de France et les Jeux Olympiques.

     

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                                                                          Gold : Affiche

    Kenny est au bord de la faillite. Il a réussi à couler l’entreprise de prospection géologique héritée de son père sept ans plus tôt. Nous sommes en 1988. Il fait un rêve. Il se voit découvrir de l’or au fin fond de la jungle indonésienne. Kenny se raccroche à cette vision comme le naufragé se raccroche à une bouée. Il vend les bijoux de famille et convainc Mike, géologue de renommée mondiale, de

    s’embarquer à la poursuite de son rêve doré. Gold : Photo Édgar Ramírez, Matthew McConaughey

    Matthew McConaughey a un faible pour les rôles en or. Il a déjà tourné L’amour de l’or (2008) et Sahara (2005), deux récits épiques à la recherche d’un trésor mythique. Il creuse cette veine aurifère probablement en souvenir de son père crédule et aventurier, perdu en Équateur sur les traces d’une mine de diamant volatile. L’acteur dépense une sacrée énergie à incarner un prospecteur obsédé, buveur et fumeur, hâbleur et illuminé. Gold (9 avril en Belgique, 19 avril en France) lui doit sa réussite. Matthew M. paie de sa personne. Il s’est lesté d’une jolie bedaine en deux mois, il joue avec un faux crâne et de fausses dents.

    Kenny n’a plus un rond. Il a besoin d’une mise de départ pour commencer les sondages en pleine saison des pluies. Il transmet son délire à une multitude de petits investisseurs et récolte plusieurs centaines de milliers de dollars. C’est pipi de chat à côté des vingt-sept millions de billets verts que la finance new-yorkaise investit lorsque la petite entreprise familiale semble avoir déniché le bon filon. Kenny et son épouse rondelette tapent sur la cloche de la bourse à Wall Street, honneur insigne réservé aux grands patrons.

                                                                     Gold : Photo Bryce Dallas Howard, Édgar Ramírez, Matthew McConaughey

    Personne dans le milieu huppé et cynique des fonds d’investissement n’estime Kenny. Ils flairent seulement la bonne affaire et méprise le petit « raton laveur », le péquenot inculte qui va se faire plumer. Toutefois, Kenny refuse de céder la société fondée par son arrière-arrière-grand-père à Reno, Nevada. Même pas pour trois cent millions de dollars. Les requins ont le bras long et un ancien président des États-Unis dans leur conseil d’administration. Le gouvernement indonésien suspend la concession octroyée à Kenny. Une longue bataille commence, décuplant l’exaltation du chercheur d’or, secondé par un Mike impavide et  énigmatique. L’expert continue à forer dans la jungle et disparaît lorsqu’il sent le vent tourner.

                                                                         Gold : Photo Bryce Dallas Howard, Matthew McConaughey

    Petits et gros capitalistes réactualisent une vieille illusion. La ruée vers l’or a commencé en  juillet 1897, en pleine crise économique. Des milliers de personnes bravent les éléments dans les montagnes du  Klondike. Elles y laissent leur vie ou leurs économies. Parmi cette cohorte de géologues amateurs, le jeune Jack London, embarqué sur le bruit d’une rumeur. Il revient bredouille mais tient son filon littéraire. Il a rencontré Croc Blanc et entendu L'appel de la forêt au cœur d’une  nature sauvage et hostile. Cent vingt ans après, l’or continue à fasciner et constitue toujours une valeur refuge. Les paillettes palpitent sous la terre ou au creux de rivières tumultueuses ; les hommes se lancent par à-coups dans de palpitantes équipées.

                                                           

    Gold parvient à captiver en conjuguant aventure, peinture de la finance monstrueuse et poids de l’histoire familiale. Ces deux heures, librement inspirées de faits réels, nous disent aussi que les rêves peuvent orienter l’existence à condition de les contenir en deçà de la psychose. A chacun sa folie, librement consentie. Une autre épopée me guette, The Lost City of Z, qui jusqu’à présent, se dérobe à mes yeux. Cela ne saurait  durer, au risque de me mettre « or » de moi.

      

        

     

     


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